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À Montréal, l’archipel contre les dépendances : l’urgence

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Dans cet archipel d’îles peu ou pas connectées, le moindre grain de sable peut tout faire déraper et le risque de replonger dans « l’océan des dépendances » est immense. Ce texte est le deuxième d’une série de quatre.

Ça teste ma patience. Si je me trompe, je vois si je vais être en colère. C’est un bon challenge et c’est mieux d’être ici, ça aide à rester sobre, dit Betty Tuckatuck, de Kuujjuarapik, à une jeune Inuk concentrée à reproduire un modèle de boucles d’oreille en visionnant une vidéo explicative sur son cellulaire.

Betty Tuckatuck fait attention à ses mots, elle sait par quoi passe la jeune femme hospitalisée. Si Betty n’est là que pour tenir l’atelier, elle n’oublie pas ces années où l’alcool nourrissait sa colère.

Des mains qui tiennent de petites perles au-dessus d'une table sur laquelle est déposé un téléphone intelligent qui diffuse une vidéo.

Permettre à des patients dans l'unité de toxicomanie et de psychiatrie de faire du perlage aurait été impensable auparavant.

Photo : Autre banques d'images / Marie-Laure Josselin

Les mots peuvent blesser beaucoup de monde, alors j’apprends à être plus sage et à choisir les bons mots pour que les gens se sentent à l’aise parce que je l’ai appris moi-même à la dure.

Cet atelier de perlage, dans une salle à proximité des 20 lits de l’unité fermée d'hospitalisation en médecine et psychiatrie des toxicomanies du CHUM, était encore inimaginable il y a des années.

Ne pas laisser à la disposition des patients des objets tranchants ou pointus comme des aiguilles à perler, ça avait du sens pour nous, explique la médecin-cheffe du Service de médecine des toxicomanies, la Dre Stéphanie Marsan.

On n’avait pas réalisé à quel point ce matériel était important pour sa guérison.

Il y a des années, une femme membre d’une Première Nation avait demandé du soutien pour son sevrage et avait été hospitalisée. Elle avait apporté son matériel de perlage.

Betty Tuckatuck fait du perlage.

Betty Tuckatuck peut maintenant faire du perlage au CHUM, chose qu'elle n'aurait jamais pu faire il y a quelques années.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

L’équipe, suivant les règlements, le lui a alors enlevé. Or, perler était sa façon de gérer son anxiété, de maintenir son esprit.

La femme a quitté, car lui on avait enlevé son matériel. C’est tout à fait comprenable, se souvient la Dre Marsan.

Face à ce problème, le CHUM a sollicité l’aide du centre de guérison Onen’tó:kon situé à Kanesatake, un centre qui aide les Autochtones à surmonter leurs dépendances en offrant un programme de six semaines axé sur le traitement des traumatismes, appuyé sur une approche culturelle.

kon.

Le centre de guérison Onen’tó:kon, à Kanesatake, est le seul établissement en son genre en communauté pour aider les patients autochtones dans la région de Montréal.

Photo : Autre banques d'images / Marie-Laure Josselin

De la formation au partenariat, le centre a aidé l’équipe de la Dre Marsan dans son cheminement. Désormais, l’intervenante de proximité Ashley Norton partage sa semaine entre l’unité de toxicomanie et le centre de guérison Onen’tó:kon.

Juste en la voyant interagir, on apprenait. Tranquillement, on a continué à s'instruire, se former, travailler avec les communautés. De plus en plus, on était invités à aller dans d’autres communautés et c’est comme ça qu’on a commencé à tisser des liens, puis à développer cette confiance, poursuit la Dre Marsan.

On a vraiment changé notre façon de faire. On a changé nos règlements en fonction de leurs besoins.

Une femme enfile des perles sur une aiguille.

Le perlage est une activité qui peut grandement aider les patients autochtones, car cet art exige de la concentration.

Photo : Autre banques d'images / Marie-Laure Josselin

Avant l’incident de l’aiguille, environ une ou deux personnes autochtones utilisaient les services par année. Désormais, elles sont deux à trois par semaine à l’unité d’urgence de toxicomanie, sans compter celles qui sont vues en clinique externe.

Si on n’avait pas les organismes, on ne serait pas du tout dans ces chiffres, renchérit Sofiane Chougar, l’infirmier-chef du Service de médecine et de psychiatrie des toxicomanies. C’est indéniable que c’est venu tout changer avec les partenaires, le communautaire.

Depuis 2012, le Service de médecine des toxicomanies est même pionnier dans le développement de partenariats avec les communautés autochtones au Québec. Tout ça, grâce à une aiguille.

Et depuis le décès de Napa Raphaël André, retrouvé mort de froid dans une toilette chimique en pleine pandémie à Montréal, il y a une volonté vraiment d’arrêter de travailler en silo. Alors, on se parle beaucoup plus, on communique. On sent qu’on est de plus en plus une équipe, qu’on collabore plus au lieu de s’en tenir à son petit pré carré, indique la Dre Marsan.

Stéphanie Marsin écoute attentivement une conversation.

La Dre Stéphanie Marsan espère que toutes les organisations qui veulent venir en aide aux patients autochtones aux prises avec une dépendance travailleront davantage de concert et de manière culturellement adaptée.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Son téléphone sonne. À l’autre bout du fil, l’infirmière praticienne spécialisée de la clinique de proximité du Centre d’amitié autochtone de Montréal, Lucie-Catherine Ouimet. Elle souhaite faire hospitaliser rapidement une de ses patientes. La Dre Marsan s’isole pour lui parler. La femme va pouvoir venir.

Il a fallu faire preuve de plus de flexibilité. Au lieu de rester dans notre bureau à attendre que les gens viennent, c’est de rendre ça plus accessible, indique-t-elle.

Avant, c’était très cloisonné, confirme l’infirmier-chef Sofiane Chougar, prenant l’exemple des données des patients qui sont confidentielles. Or, le décès de Napa Raphaël est venu mettre ça en avant, changer la réflexion des gens. De dire : "Puisque tu m’as amené ce patient, on va continuer de parler, construire avec toi". Avant, inclure les organismes, ça n’existait pas.

On ne peut plus jouer tout seul. On ne peut plus juste dire : "On va s’occuper du plan, il faut que la personne s’inscrive dedans". Désormais, la personne a plus un filet de sécurité.

La coroner responsable de l’enquête publique sur la mort de cet Innu de 51 ans avait justement constaté les failles et les lacunes dans le filet de sécurité et avait souligné la responsabilité collective.

Ils m’ont sauvé la vie

Devant une murale représentant le parcours de guérison et l’engagement envers l'intégration des savoirs autochtones dans les pratiques du service, la Dre Stéphanie Marsan dit comprendre la crainte des patients à venir en milieu hospitalier. Alors, pour remettre la confiance, il faut qu’on travaille tous ensemble, qu’on change notre façon de faire les choses, martèle-t-elle comme un mantra.

Stéphanie Marsan debout dans une salle d'attente décorée d'une murale.

Cette murale de l’artiste atikamekw Meky Ottawa orne depuis un an les murs de la Clinique de médecine des toxicomanies.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Le service de la Dre Marsan a compris, estime Lucie-Catherine Ouimet. Ce n’est pas dans tous les autres hôpitaux ou même dans les autres unités du CHUM qu'ils sont prêts à essayer de s’ajuster à la façon autochtone de voir les choses. Des patients refusent de faire des suivis dans certaines spécialités, car ils n’ont pas eu de bonne expérience. Pareil pour les hôpitaux, explique-t-elle. C’est très problématique!

La confiance dans le milieu de la santé est fragile. La commission Viens avait conclu que les préjugés envers les Autochtones demeurent très répandus dans l’interaction entre les soignants et les patients. Et c’est sans compter le décès de Joyce Echaquan à l’hôpital de Joliette.

Des mains tiennent un petit cœur en pierre.

Faire plus de place aux pratiques et aux sensibilités autochtones est bénéfique pour les patients, mais ce n'est pas monnaie courante dans les établissements de santé.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Pierre Parent ne cesse de manipuler la pierre à savon en forme de cœur qu’il a en main. Parfois, il alterne avec un cordon de perles vertes et blanches. On sait que le système de santé n’a pas été le plus fin avec nous, lâche ce Cri de la baie James.

Puis il ajoute en direction de l’équipe de la Dre Marsan : Je n’essaie pas de vendre quelque chose, mais ils m’ont sauvé la vie.

L’homme de 55 ans a grandi à Rockland, un petit village non loin d’Ottawa, loin de la communauté de sa grand-mère paternelle. D’ailleurs, dire qu’elle était autochtone était tabou. Tu fermes ta gueule et tu ne parles pas de ça! J’ai toujours eu des problèmes d’identité.

Pierre Parent assis, l'air songeur.

Pierre Parent a un lourd passé, mais il travaille aujourd'hui pour aider ceux et celles qui se sont déjà retrouvés dans des situations qu'il a traversées.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

À 23 ans, il a déménagé dans le nord de l’Ontario, dans une communauté crie, pour essayer de découvrir ses réalités. Pour s’échapper aussi géographiquement, lui qui a toujours eu des problèmes de consommation. Cette échappatoire l’a mené à Iqaluit, Whitehorse, dans des communautés en Colombie-Britannique, là où, malheureusement, [il] faisait plus de tort que de bien.

La drogue lui fait encore tout perdre. À 40 ans, il a été condamné à 10 ans de prison pour homicide involontaire. La première semaine, il rencontre un aîné autochtone qui l’inspire. Il se reprend en main, grâce à sa culture. Il passe finalement les deux dernières années de sa peine à Waseskun, un pénitencier alternatif géré par les Autochtones.

À sa sortie, il atterrit à Montréal le 20 avril 2020 et commence à découvrir la clinique de toxicomanie du CHUM… en y amenant des personnes, car il est devenu intervenant de rue.

Des gens circulent dans un corridor d'hôpital.

La Clinique de médecine des toxicomanies du CHUM crée aussi des partenariats avec des communautés éloignées de Montréal.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Mais trois ans plus tard, après le décès d’un usager dont il était proche, il retombe et est hospitalisé ici quatre fois. Pour la première fois, je me sentais écouté, valorisé, compris et pas jugé, dit-il avec émotion. Ils font ça plus facile que difficile.

Il a surtout reçu un diagnostic pour quelque chose qui fait beaucoup de sens, a fait des marches au milieu des arbres sur le Mont-Royal, participé à des ateliers d’art une fois par semaine où il a appris à travailler la pierre à savon avec un Inuk.

Ça m’a groundé, rapproché de ma culture, mon identité. Comme Autochtone, on sait que tout est interconnecté, dit-il, expliquant être devenu de nouveau travailleur de rue, en plus de s'impliquer dans un projet de recherche.

Toutes les deux semaines, il vient à la clinique externe du CHUM pour sa santé mentale et le suivi de ses dépendances. Du cannabis seulement désormais, précise-t-il. C’est légal! Son traitement médical fonctionne bien.

J’ai encore de grosses réalités et challenges. Mais j’essaie de changer, de guérir et ne pas faire les mêmes erreurs, raconte-t-il avec fierté.

Portrait de Pierre Parent souriant.

Pierre Parent continue d'être suivi au CHUM.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Il se souhaite une journée à la fois de ne pas retourner dans cette horreur, car il a vu trop de monde mourir à cause de la crise des surdoses ces trois dernières années.

Double regard

Justement, pour tenter de sortir de la crise des surdoses, la co-construction est une des clés, si ce n’est la clé, en ville comme en communauté.

Le volet médical est très occidental, mais on parle souvent du double regard, insiste la Dre Marsan. L’exemple vient de l’infirmier-chef Sofiane Chougar, qui assure que, pour traiter au mieux les patients, il a besoin de tout ce qu’il y a autour et ne surtout pas arriver avec l'arrogance du colon qui a la solution.

Quand il a débuté dans le service il y a dix ans, il se souvient des questionnements qui fusaient, une certaine incompréhension, même quand un patient demandait des herbes médicinales.

On est rendu différent. On n’est plus dans le petit ricanement en sortant de la chambre. On s’est rendu compte que, des fois, la prière fait plus de bien qu’un Valium. Et on sait qu’on a encore beaucoup à faire, précise Sofiane Chougar.

Sofiane Chougar caresse un chien.

Sofiane Chougar caresse le chien utilisé en zoothérapie. L'activité est proposée aux patients, tout comme l'art et l'acupuncture.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

L’équipe travaille avec huit des onze nations du Québec et se déplace en communauté régulièrement.

Quand on commence à co-construire avec une communauté, on s’assure d’apprendre d’elle, créer des liens, connaître les ressources, les acteurs, le guérisseur, les aînés, les ressourcements en territoire. Comme ça, quand on voit le patient, on sait s’il a un guérisseur spirituel ou qui travaille avec des médecines traditionnelles et on l’incorpore, explique Stéphanie Marsan.

Reste qu’une fois que le patient est sorti du CHUM, le risque de retomber dans ses travers et ses dépendances est grand, faute notamment de places dans un centre de thérapie.

Selon un mémoire de la Commission de la santé et des services sociaux des Premières Nations du Québec et du Labrador de 2023, à l’échelle canadienne, les membres des Premières Nations étaient cinq fois plus susceptibles que les allochtones d’être victimes d’une surdose d’opioïdes et trois fois plus susceptibles d’en mourir.

Pour l’année 2018, quatre fois plus de personnes issues des Premières Nations que de Québécois ou de Canadiens étaient hospitalisées pour intoxication à l’alcool et à d’autres substances psychoactives au Québec.

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