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À Buenos Aires, les dernières Mères de la place de Mai continuent leur combat, 49 ans après leur première marche

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Le ciel est gris. Il est quinze heures sur la place de Mai à Buenos Aires. Une trentaine de personnes attendent devant la Casa Rosada, le siège du pouvoir argentin. Certains s'embrassent, d'autres montent un stand où sont disposés des livres, colliers ou encore porte-clés destinés à récolter des dons pour l'association. Comme chaque jeudi depuis 49 ans, une ronde est organisée sur la place. À l'origine de ce mouvement, des mères à qui l'on a arraché un enfant pendant la dictature de la junte militaire en Argentine. De 1976 à 1983, ce sont 30.000 personnes qui ont été enlevées, torturées, assassinées.

Ces victimes ont laissé derrière elles des familles et surtout des mères qui exigent encore la vérité sur le sort de leurs enfants disparus. Malgré les risques, elles ont commencé à se rassembler et à manifester chaque semaine sur la place, et ce dès 1977. Elles se retrouvent en face du palais présidentiel, alors encore aux mains des tortionnaires de leurs enfants. Interdites de stationner et de rester statiques, elles ont alors commencé à marcher. Au fil des années, elles ont constitué une organisation aujourd'hui reconnue mondialement: les Mères de la place de Mai. Seules cinq d'entre elles sont encore en vie.

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Marquée par le temps, la main est pourtant ferme. Une militante tient sa canne lors d’une ronde sur la place de Mai à Buenos Aires. À sa taille pend un porte-clé au symbole des Mères, le pañuelo. | ©Maël Bouvier Marquée par le temps, la main est pourtant ferme. Une militante tient sa canne lors d’une ronde sur la place de Mai à Buenos Aires. À sa taille pend un porte-clé au symbole des Mères, le pañuelo. | ©Maël Bouvier

Quinze heures trente, un van arrive, et tous se réunissent autour. La porte s'ouvre sur Josefa de Fiore, dite «Pina», pañuelo sur la tête. Ce lange de bébé est devenu le symbole de la lutte. Elle est accueillie presque comme une sainte. À 95 ans, elle participe à toutes les marches dans son fauteuil roulant, avec pour armes son emblématique V de la victoire et son sourire qui irradie la place. Des jeunes lui tiennent la main, l'emmènent au centre: ma ronde peut commencer. D'une voix forte, tous chantent : «Merci les Mères d'avoir toujours été l'exemple / De la lutte populaire. / Depuis 2.000 jeudis…»

Josefa De Fiore, 95 ans, l'une des dernières Mères de la Place de Mai encore en vie, bras tendu au rythme des chants des manifestants, place de Mai à Buenos Aires. | ©Maël Bouvier Josefa De Fiore, 95 ans, l'une des dernières Mères de la Place de Mai encore en vie, bras tendu au rythme des chants des manifestants, place de Mai à Buenos Aires. | ©Maël Bouvier

Cette lutte n'a jamais été aussi nécessaire. Depuis des années, les différents gouvernements de droite et d'extrême droite tentent d'effacer cette page de l'histoire argentine. Alors ces mères, suivies par une nouvelle génération de militants, marchent, tournent, chantent, tant qu'elles le peuvent. En mouvement, elles continuent d'exister, et avec elles, font exister l'histoire de leur pays.

Les Mères, un combat né du deuil

La dictature militaire a fait des dizaines de milliers de victimes. Leur crime? Être militants de gauche, étudiants, ou simplement critiques de la junte. Ils ont disparu, sans laisser de trace, sans jamais permettre aux familles de faire leur deuil. À cette époque, personne n'est à l'abri, et tout opposant politique peut disparaître du jour au lendemain. Les militaires viennent chez vous, chez vos parents, de jour comme de nuit. Ils brisent vos fenêtres, vous bâillonnent, volent tout ce qu'ils peuvent.

Emmenées dans un des nombreux centres de détention clandestins de Buenos Aires, les victimes du régime y sont longtemps torturées avant d'être assassinées. Beaucoup sont d'abord droguées, puis jetées vivantes depuis des avions dans le Río de la Plata, l'estuaire qui sépare l'Uruguay de l'Argentine. C'est ce qu'on a appelé les «vols de la mort». Pas de corps, pas de preuve, pas de justice.

C'est de cette horreur qu'est née l'association des Mères de la place de Mai, le 30 avril 1977. «Lors de la première marche, elles étaient quatorze, pas plus», explique Carmen Arias, présidente de l'organisation. Depuis la mort de Hebe de Bonafini en 2022, la «mère des mères», Carmen a pris le relais. À 84 ans, les traits creusés par des années de lutte, Carmen arrive dans la maison historique des mères. Elle noue son pañuelo sur la tête et s'installe derrière son bureau. Le visage fermé, elle parle avec des phrases courtes, sans détour parce que du temps, elle n'en a plus beaucoup. Elle n'est pas froide, elle s'est simplement blindée.

Dans le bureau historique des Mères de la place de Mai, Carmen Arias, la présidente de l’association. Son frère a été enlevé pendant la dictature, elle ne l’a plus jamais revu. | ©Maël Bouvier Dans le bureau historique des Mères de la place de Mai, Carmen Arias, la présidente de l’association. Son frère a été enlevé pendant la dictature, elle ne l’a plus jamais revu. | ©Maël Bouvier

Dans cette petite pièce éclairée par quelques néons, l'ambiance est saturée d'histoire. Sur les murs, les diplômes durement acquis par ces femmes qui, pour beaucoup, n'avaient à l'origine pas fait d'études; sur les étagères, des cadeaux de chefs d'État venus d'un autre temps. Des mères, il n'y en a plus que cinq. Si peu qu'il a fallu qu'une sœur prenne la tête du mouvement. Cette sœur, c'est Carmen. Son petit frère, de dix ans son cadet, a été enlevé, et Carmen n'a pas réussi à le protéger.

À l'époque, Angèl est étudiant en médecine et militant dans le Parti révolutionnaire des travailleurs. Il a 25 ans. Il est enlevé en 1977, quelques mois après le début de la dictature, après que des militaires soient venus perquisitionner la maison de ses parents. «Ce jour-là, par chance, lui et sa fiancée étaient absents.» Mais dans l'Argentine du général Jorge Rafael Videla, chaque regard peut être celui d'un informateur, chaque bruit de moteur celui d'une Ford Falcon, la voiture habituelle des escadrons de la mort envoyés par la junte. Neuf mois plus tard, le 17 mai, ils sont enlevés. «Des voisins ont raconté qu'ils avaient été pris blessés, peut-être déjà morts.» Carmen et sa famille n'auront plus jamais eu de nouvelles.

C'est à partir de là que leur lutte commence. «J'accompagnais ma mère. Chaque fois que je pouvais, j'étais là avec elle.» Au décès de sa mère quelques années plus tard, elle a décidé de continuer sa lutte. «Et je vais continuer encore.» Carmen a passé plus de la moitié de sa vie à se battre pour les disparus, elle a repris le flambeau de ces simples mères au foyer qui sont parvenues à créer un véritable réseau de résistance.

Carmen Arias, présidente des Mères de la Place de Mai, dans les locaux de l'association, au lendemain du décès de l'une des fondatrices du mouvement. 49 ans après leur première mobilisation, seuls quelques membres historiques poursuivent encore la lutte pour la vérité et la justice. | ©Maël Bouvier Carmen Arias, présidente des Mères de la Place de Mai, dans les locaux de l'association, au lendemain du décès de l'une des fondatrices du mouvement. 49 ans après leur première mobilisation, seuls quelques membres historiques poursuivent encore la lutte pour la vérité et la justice. | ©Maël Bouvier

«Dimanche dernier, une mère est décédée.» Et pour la première fois, sous l'armure de celle qui a appris à s'effacer derrière le combat collectif, des yeux se remplissent de larmes. Avec la disparition progressive des dernières mères, la question de la transmission n'est plus abstraite, elle est urgente. L'arrivée au pouvoir de l'extrême droite avec Javier Milei en 2023 n'a fait que renforcer cette urgence, le président et ses alliés ne cachant pas leur hostilité envers les Mères, et remettant en cause jusqu'à la mémoire des disparus…

La dictature militaire argentine (1976-1983). 
Le 24 mars 1976, un coup d'État militaire renverse la présidente Isabel Perón. Une junte de trois généraux instaure un régime de terreur baptisé «Processus de réorganisation nationale».
Le général Jorge Rafael Videla dirige le pays jusqu'en 1981. Sous ses ordres, l'État devient une machine à faire disparaître. Environ 30.000 personnes sont enlevées, détenues dans des centres de détention clandestins, torturées puis assassinées. Le plus tristement célèbre de ces centres est l'ESMA, l'École de mécanique de la marine à Buenos Aires. Il mourra en prison en 2013, condamné pour crimes contre l'humanité.
Lui succèdent Roberto Viola puis Leopoldo Galtieri, qui lance en 1982 l'invasion des îles Malouines. La défaite face au Royaume-Uni précipite la chute du régime.

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