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Le regard d'Alphonse Gaudet s’illumine dès qu’il replonge dans ses souvenirs de la Troupe du Jour. Ce qui n’était au départ qu’un rêve partagé par une poignée de passionnés est devenu, au fil des ans, une véritable institution de la vie culturelle fransaskoise. Quarante ans après sa fondation, la seule et unique compagnie théâtrale francophone professionnelle de la Saskatchewan compte continuer à faire briller la langue de Molière sur les planches de la province.
Tout a commencé par un camp d’été organisé dans le sud de la province en 1985. C’est au cours de ces 14 jours de formation et d’ateliers que trois étudiants fraîchement sortis de l’université ont décidé de concrétiser leur rêve.
La Commission culturelle [ancêtre du Conseil culturel fransaskois] a offert un camp d'été de théâtre et de musique pour les gens de la Fransaskoisie, les artistes, se rappelle Alphonse Gaudet. Après ces deux semaines à Gravelbourg, Carmen Gareau, Michel Quirion et moi-même, on a décidé de – pourquoi pas? – partir notre propre troupe de théâtre.

Alphonse Gaudet, cofondateur de la Troupe du Jour
Photo : Radio-Canada
On a décidé de partir notre propre théâtre. Un théâtre qui reflète la voix fransaskoise, qui reflète notre réalité.
Une troupe à la recherche d’une adresse
Pendant plus de 20 ans, les membres de la Troupe du Jour ont dû devenir des experts en déménagement, dit en plaisantant celui qui en a été le directeur artistique de 1990 à 2019, Denis Rouleau.
Sans son propre théâtre, la compagnie a dû se déplacer d’une salle à l’autre pour présenter ses spectacles. Or, cette absence de stabilité ne freinait en rien le public : les Fransaskois répondaient à l’appel et remplissaient les salles où la Troupe du Jour se produisait, et ce, aux quatre coins de la province.

Le théâtre Bas Côté de Saskatoon était une salle de théâtre prête à accueillir la Troupe du Jour. (Photo d'archives)
Photo : Fournie par la Société historique de la Saskatchewan
Denis Rouleau a pris en main une entreprise naissante et l'a fait passer d'un petit théâtre communautaire se produisant à Saskatoon à une compagnie professionnelle très active qui effectuait régulièrement des tournées dans toute la Saskatchewan et, parfois, ailleurs au Canada, souligne l’actuel directeur artistique de la Troupe du Jour, Bruce McKay.

En 1991, la Troupe du Jour s’est rendue en Norvège avec sa pièce « Belle fille de l’aurore », de Daniel David Moses. (Photo d'archives)
Photo : Fournie par la Société historique de la Saskatchewan
Après plusieurs tentatives de partenariat avec d’autres compagnies théâtrales pour se doter d’un local, la Troupe du Jour a décidé d’aller de l’avant seule. En 2009, elle s'est finalement dotée de son propre centre de production.
À l’époque, on n’avait pas de bureau. [...] On était à la table de cuisine d’Adrienne [Sawchuck] avec le bottin téléphonique et on cherchait dans le bottin, parce qu’on avait trouvé un local, mais on n’était pas encore dedans, raconte Denis Rouleau. On appelait SaskTel pour faire brancher le téléphone et faire mettre un compteur pour SaskEnergy et des affaires de même. [...] On installait la compagnie sur un coin de table. Ça, c’était pas mal spécial.

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Pendant plus de 20 ans, la Troupe du Jour devait se promener de salle en salle. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada
Peut-être que la plus grande réussite de Denis a été la création de notre centre de production au 914, 20e Rue Ouest, où nous sommes toujours installés aujourd'hui, estime Bruce McKay. [Nous sommes] l'une des rares compagnies de théâtre de la Saskatchewan à disposer de sa propre salle de spectacle permanente.
Denis Rouleau a fait de La Troupe du Jour la compagnie qu'elle est aujourd’hui.
Un catalyseur de destins
Au fil des ans et des générations, la Troupe du Jour est devenue un phare pour les talents locaux.

Sans la Troupe du Jour, Gabrielle Dufresne (à droite) ne sait pas si elle se serait embarquée dans une carrière professionnelle en théâtre. (Photo d'archives)
Photo : Fournie par la Société historique de la Saskatchewan
Quand j’ai appris que la Troupe du Jour existait, qu’il y avait des contrats professionnels et que je pouvais être payée, j’ai décidé que c’était ça que je voulais faire, affirme l’actrice Gabrielle Dufresne, pour qui la compagnie théâtrale a été une véritable révélation. J’étais d’autant plus heureuse de faire du théâtre en français dans ma province.
Le son de cloche est le même du côté de Gilles Poulin-Denis. Il explique que c'est à la suite d'une discussion avec Denis Rouleau qu’il a pris la décision de poursuivre ses études en théâtre.
La Troupe du Jour a toujours été un lieu de rencontre [...] pour la Fransaskoisie [...], mais aussi pour les amateurs de théâtre à Saskatoon.

Les comédiens Gilles Poulin-Denis et Nicole Lavergne Smith ont partagé les planches dans la pièce « Une lune d’eau salée ». (Photo d'archives)
Photo : Fournie par la Troupe du Jour
Celui qui a fait ses débuts auprès de la troupe fransaskoise est aujourd’hui le directeur artistique de la biennale Zone théâtrale, un festival de théâtre qui a lieu à Ottawa.
En fait, je ne pense pas que je ferais du théâtre aujourd’hui si ce n’était pas de la Troupe du Jour.
Forger une dramaturgie d’ici
Si la Troupe du Jour a évidemment permis de braquer les projecteurs sur les acteurs et actrices fransaskois, elle a aussi permis aux plumes de la communauté de s’épanouir.
Sous le regard de Denis Rouleau, un véritable laboratoire d’écriture a vu le jour pour soutenir les auteurs régionaux.

De l'avis de plusieurs, Denis Rouleau a laissé une marque indélébile sur le théâtre fransaskois.
Photo : Radio-Canada / Nicole Lavergne Smith
C’est Denis Rouleau qui a eu ce désir de développer une dramaturgie francophone ici, en Saskatchewan, en travaillant avec des auteurs comme Raoul Granger, Madeleine Blais-Dahlem, moi-même et d’autres pour amener leurs textes à la production, souligne le dramaturge Laurier Gareau.
Par l'intermédiaire du programme Dramaturgie en chantier, les auteurs fransaskois qui aspiraient à écrire du théâtre étaient invités à une résidence de création. Là, ils pouvaient voir leurs textes sur scènes, les présenter au public et les retravailler avec l’aide de professionnels.
Une structure a découlé de ce programme : le Cercle des écrivains, qui était mené à ses débuts par l’auteur et comédien Ian C. Nelson, et qui existe encore aujourd’hui.
Souvent, c’était la porte d’entrée pour développer des textes, reconnaît Denis Rouleau.
Grâce au soutien de la Troupe du Jour et à cet incubateur de talents, de nombreuses plumes fransaskoises ont vu le jour.
C’est le cas, notamment, de l’autrice Madeleine Blais-Dahlem, pour qui l’existence de la compagnie théâtrale est d’une importance primordiale à sa création en français.
Si ça n'avait pas été de la Troupe qui était prête à monter mes pièces, j’aurais probablement écrit en anglais. C’est aussi simple que ça.
Par le biais des ateliers du Cercle des écrivains, l’autrice a pu développer sa pièce La maculée, qui a ensuite été jouée à Saskatoon, mais aussi à Winnipeg, à Ottawa et même en Suède. Une réussite qui démontre la portée internationale que peut avoir la culture fransaskoise.
L’âme communautaire : un incubateur de talents
Malgré son statut professionnel, la Troupe du Jour n’a jamais oublié ses racines communautaires. Elle reste un incubateur où amateurs et professionnels se côtoient.

Shannon Lacroix (à droite) a participé à plusieurs pièces communautaires produites par la Troupe du Jour. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada
[La pièce communautaire] est la chance pour la communauté de se voir sur scène. C’est la chance de s’appuyer entre membres de la communauté, souligne Shannon Lacroix, elle-même une actrice amateur ayant participé à cette production annuelle.
Qu’il s'agisse de reprendre des œuvres classiques internationales ou d’ici, l’objectif reste le même : permettre aux Fransaskois de se chercher sur les planches… et de s’y trouver.

Avec son école de théâtre, la Troupe du Jour donne l'occasion à des jeunes âgés de 7 à 15 ans de découvrir le plaisir des planches. (Photo d'archives)
Photo : Fournie par la Troupe du Jour
Cette philosophie demeure même du côté des plus jeunes qui participent à l’école de théâtre de la Troupe du Jour.
Chaque année, des enfants et des adolescents âgés de 7 à 15 ans sont invités à découvrir l’univers théâtral, et ce, au-delà du simple jeu de comédien.

Après chaque session, les élèves de l'école de théâtre de la Troupe du Jour offrent un spectacle à leurs proches. (Photo d'archives)
Photo : Fournie par la Troupe du Jour
On est en train de non seulement leur apprendre comment jouer ou comment créer un spectacle, [...] mais c’est aussi valoriser leurs idées, renforcer leur confiance en parlant en français, puis aussi leur montrer qu’ils sont capables de créer des choses vraiment magiques, explique Gabrielle Dufresne, qui occupe le rôle de coordonnatrice de la programmation scolaire auprès de la Troupe du Jour.
Un regard tourné vers l’avenir
Bien que la Fransaskoisie ait toujours soutenu la Troupe du Jour, la taille de cette communauté représente aussi un défi pour la compagnie théâtrale.
La communauté est petite, donc il a fallu élargir le public vers les francophiles et les anglophones. C’est pour ça qu’on avait instauré les surtitres, se rappelle Denis Rouleau.

Lors de chaque pièce produite par la Troupe du Jour, des surtitres anglais sont projetés au-dessus de la scène, afin de permettre à un public anglophone d'assister aux spectacles. (Photo d'archives)
Photo : Fournie par la Troupe du Jour
Les surtitres, une solution simple mais ingénieuse, ont permis au théâtre francophone de s’ouvrir à un public multilingue.
[La Troupe] est connue dans le milieu théâtral anglophone en Saskatchewan, mais il faut se faire connaître dans notre communauté, la communauté francophone, et dans la communauté francophile, puis à l'extérieur aussi, parce qu’on a l’avantage de présenter des pièces avec des surtitres, indique la présidente de la compagnie théâtrale, Sylvie Bergeron.
Certes, les habitudes ont changé depuis 2020, et le défi de rebâtir une base d'abonnés fidèles demeure. Comme partout, l’incidence qu’a eue la pandémie sur les habitudes en lien avec les sorties se fait encore sentir. Or, lentement, l’équipe de la Troupe du Jour remarque que les Fransaskois renouent avec les spectacles.
Quarante ans après sa fondation, la compagnie théâtrale porte un regard optimiste sur son avenir.
Ça va continuer, assure le directeur artistique de la Troupe, Bruce McKay. Il y a la relève. Il y a des jeunes qui sont inspirés et qui ont des occasions de faire un peu d'essais en théâtre à l’école ou ailleurs, donc ça va continuer dans ce sens-là sans doute.
Portée par une relève passionnée et une communauté engagée, la Troupe du Jour n'est pas près de voir son rideau tomber.


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