Un tunnel en fer à cheval de huit kilomètres, creusé à flanc de montagne dans le désert du Nevada. Quinze milliards de dollars de fonds publics engloutis dedans en deux décennies. Et strictement rien à l’intérieur : pas un gramme de combustible nucléaire usé n’y a jamais été entreposé. Yucca Mountain reste, encore aujourd’hui, le plus grand chantier nucléaire jamais achevé sans avoir servi une seule fois.
L’histoire commence en 1987. Le Congrès américain désigne cette montagne aride, à environ 160 kilomètres au nord-ouest de Las Vegas, comme site unique où enfouir l’ensemble des déchets nucléaires civils du pays pour les dix mille prochaines années. Le Congrès a désigné Yucca Mountain comme l’emplacement d’un dépôt national permanent de déchets nucléaires en 1987. Le choix n’a rien d’anodin : deux autres sites, au Texas et dans l’État de Washington, avaient été envisagés avant que le Congrès ne recule devant le coût de leur évaluation complète.
À retenir
- Un tunnel d’exploration de 8 kilomètres a été creusé à Yucca Mountain entre 1987 et 2010 sans jamais accueillir de déchets nucléaires.
- Le projet a coûté environ 15 milliards de dollars avant son abandon suite à une décision politique en 2010.
- Les 95 000 tonnes de déchets nucléaires américains restent entreposées temporairement sur 79 sites dans 39 États, générant des compensations de 11,1 milliards de dollars depuis 1998.
Sommaire
Vingt ans de forage pour un tunnel qui ne stockera jamais rien
Le Département de l’Énergie lance alors un chantier titanesque. Une machine de forage de plusieurs centaines de tonnes attaque la roche volcanique et creuse, mois après mois, un tunnel principal en forme de U, long de 5 miles (8 km) et large de 25 pieds (7,6 m). Des galeries secondaires et des alcôves s’y greffent, transformant la montagne en laboratoire géant où l’on teste la résistance des roches, la circulation de l’eau, le comportement thermique des futurs conteneurs.
Le site avait pourtant une ambition démesurée. Le dépôt disposait d’une limite légale de 77 000 tonnes métriques de déchets, un volume qui aurait nécessité 40 miles (64 km) de tunnels supplémentaires jamais construits. Les alliages résistant à la corrosion, les rails destinés à acheminer les conteneurs, l’immense infrastructure de stockage définitive : rien de tout cela n’a franchi le stade du projet.
Seul le tunnel d’exploration existe vraiment.
Ce qui a mis fin au chantier n’était ni géologique ni technique
Aucune faille majeure. Aucune fuite radioactive. Aucun rapport d’ingénieurs alarmant sur la stabilité de la roche. Ce qui a stoppé Yucca Mountain, c’est un vote budgétaire.
En janvier 2010, l’administration Obama annonce sa décision de diriger le Département de l’Énergie pour qu’il abandonne sa demande de licence auprès de la Commission de régulation nucléaire, et élimine tout financement du projet dans le budget de l’exercice 2011. La promesse électorale du président, faite pendant sa campagne au Nevada, se concrétise. Le sénateur du Nevada Harry Reid, farouche opposant historique au projet, salue immédiatement la nouvelle. La bataille politique, menée depuis plus de vingt ans par les élus de l’État, finit par avoir raison d’un chantier fédéral pourtant soutenu par une majorité bipartisane au Congrès.
Le rapport de la Cour des comptes américaine (GAO) publié en 2011 résume le gâchis en une phrase glaçante : l’arrêt du projet relance un processus long et coûteux qui avait déjà coûté près de 15 milliards de dollars jusqu’en 2009. Quinze milliards de dollars, pour un trou dans une montagne. La procédure judiciaire ne s’arrête pas là : en 2013, une cour d’appel juge que la Commission de régulation nucléaire a agi contre la loi fédérale en suspendant l’examen de la licence, sans que cela ne rouvre pour autant le dossier sur le fond.
Depuis, les tentatives de résurrection se succèdent sans succès durable. L’administration Trump avait proposé de relancer le financement de la licence dès 2017, plusieurs sénateurs républicains ayant porté des textes en ce sens. Mais l’opposition politique du Nevada, incarnée aujourd’hui par la sénatrice Catherine Cortez Masto, reste tout aussi ferme qu’il y a quinze ans. Le tunnel, lui, est resté fermé derrière une simple clôture grillagée.
Pendant ce temps, les déchets sont restés là où ils étaient
Le paradoxe est total. Le pays a construit l’infrastructure censée résoudre le problème, sans jamais s’en servir. Les déchets nucléaires américains n’ont donc nulle part bougé depuis 2010.
Plus de 95 000 tonnes métriques de combustible usé sont aujourd’hui stockées temporairement dans des piscines ou des conteneurs secs, répartis sur 79 sites dans 39 États, directement sur le terrain des centrales qui les ont produits. Le contribuable américain paie la facture de cet enlisement : les dédommagements versés aux exploitants pour ce défaut de prise en charge ont atteint 11,1 milliards de dollars depuis 1998, et pourraient grimper jusqu’à 44,5 milliards de dollars dans les décennies à venir. Le tunnel de Yucca Mountain, lui, continue d’attendre dans le silence du désert du Nevada, avec pour seuls occupants des chouettes effraies venues nicher dans une galerie que personne n’a jamais eu le droit de remplir.
Sources : guides.library.unr.edu | eia.gov | republicans-energycommerce.house.gov


3 hour_ago
22



























.jpg)






French (CA)