NE LAISSER PAS LE 5G DETRUIRE VOTRE ADN Protéger toute votre famille avec les appareils Quantiques Orgo-Life® Publicité par Adpathway
Dans un passage du célèbre roman Fahrenheit 451, paru en 1953, le capitaine Beatty explique à Montag le nouveau rôle des pompiers : ils brûlent les livres afin de favoriser la stabilité sociale et, surtout, d’assurer le bonheur des gens.
En effet, « [n]ous faisons front contre la petite frange de ceux qui veulent affliger les gens avec leurs théories et leurs idées contradictoires », affirme-t-il à son subordonné. Car, ajoute le capitaine des pompiers, « [s]i vous ne voulez pas qu’un homme se rende malheureux avec la politique, n’allez pas lui casser la tête en lui proposant deux points de vue sur une question ; proposez-lui-en un seul ». C’est bien suffisant ; sinon, le pauvre risque d’en sortir « complètement déboussolé ». Sans compter qu’il existe bien des livres qui ont pour effet de mettre « mal à l’aise » telle ou telle minorité. La solution pour bannir tous ces malaises de la société ? Brûler les livres en question, bien entendu. Ou alors les faire disparaître des rayons des librairies…
Comment ne pas penser à ce roman tristement prémonitoire de Ray Bradbury quand on apprend que la librairie La Liberté (en passant, l’une des dernières librairies indépendantes de la capitale nationale, probablement la plus ancienne, et certainement l’une des plus belles) faisait l’objet d’appels au boycottage parce qu’elle avait récemment été l’hôte du lancement du livre d’Éric Duhaime, Destination autonomie ?
Ces cabales lancées à répétition sur les réseaux sociaux sont d’une idiotie sans nom. Un libraire n’a pas pour vocation de ne vendre que des essais avec les idées desquels il est personnellement en accord : il doit plutôt mettre à la disposition de ses clients les livres qui font l’actualité et suscitent le débat. Quant à accueillir des lancements, de nombreuses librairies le font sans que cela implique non plus une quelconque proximité — idéologique ou autre — avec les auteurs des livres concernés. Comment se fait-il que des lecteurs (puisqu’il faut croire qu’une telle campagne de boycottage s’adresse à des gens qui fréquentent les librairies) ne soient plus en mesure de comprendre cela ?
« Le plus triste », comme le souligne la libraire Éléna Laliberté, « c’est une enseignante au collégial qui commandait ses livres chez nous pour les étudiants chaque session, qui a clairement évoqué le fait que c’était terminé pour la suite et qu’elle n’enverrait plus jamais ses étudiants acheter ses livres chez nous ». Une confirmation, s’il le fallait, que ce ne sont pas aujourd’hui des zélotes obtus et incultes qui s’en prennent aux livres et à la liberté de pensée, l’attitude de cette enseignante me sidère par l’état d’esprit qu’elle révèle : car que deviendrait l’enseignement de la philosophie, de la science politique ou des sciences humaines s’il se faisait en déniant toute consistance, et jusqu’à leur existence même, aux « théories » et aux « idées contradictoires » ?
L’enseignement (surtout celui de ces matières où la vérité objective n’est jamais établie une fois pour toutes) doit — c’est sa fonction — exposer les étudiants à une diversité de thèses, de points de vue, d’arguments, pour que, dans ce dédale d’opinions contraires, ils soient « déboussolé[s] », qu’ils se cassent peut-être même (métaphoriquement) « la tête » sur les parois du labyrinthe et se sentent parfois terriblement « mal à l’aise » (notamment de constater que leurs convictions les plus intimes peuvent se voir contredites, et pas seulement par des contre-arguments insignifiants). Avant d’y retrouver tranquillement et progressivement un chemin qui leur soit propre…
N’est-ce pas également en partie le rôle des livres ?
Bien sûr, on achète et on lit souvent des livres dont on soupçonne qu’ils nourriront des intuitions et des convictions qui sont déjà en nous et qu’ils permettront, dans le meilleur des cas, de les approfondir. Mais il arrive aussi à tout lecteur d’études ou d’essais — du moins l’espère-t-on — d’ouvrir de temps à autre des ouvrages qui contredisent ses propres opinions. Et même si elles ne nous convainquent pas, être ainsi exposé à des thèses contraires aux nôtres est toujours salutaire, ne serait-ce que pour nous rappeler que tout le monde ne pense pas comme nous. Et que ces gens aux idées contraires ne sont pas nécessairement des imbéciles à mépriser ou des ennemis que l’on doit à tout prix faire taire.
Il est donc déroutant de constater qu’aujourd’hui une partie du lectorat québécois est constituée d’émules du capitaine Beatty, aussi allergiques que lui à la contradiction. Ces lecteurs préfèrent la quiétude de leurs petites certitudes au débat et au choc des idées. Ils ne tentent même plus, comme ces philosophes caricaturés par le chef des pompiers, « de faire ravaler ses paroles à l’autre en braillant plus fort que lui » ; considérant d’emblée ces « paroles » comme insupportables, ils entendent tout simplement les « annuler » sans autre forme de procès. Ces nouveaux pompiers ne brûlent pas encore les livres — quoique… souvenons-nous de Suzy Kies justifiant la destruction de 5000 livres, parfois par le feu, dans des écoles ontariennes —, mais, sous couvert de tolérance et de respect pour la diversité, ils sont animés par la même passion triste pour l’uniformité que les pompiers incendiaires dans le roman de Ray Bradbury.
Au lieu de recommander à ses étudiants de ne pas fréquenter telle ou telle librairie, cette enseignante de Québec que l’on évoquait précédemment ferait mieux de leur faire lire ne serait-ce que des extraits de Fahrenheit 451. Ces lecteurs en devenir y découvriraient en effet à quelle pauvreté intellectuelle mène ce refus de toute contradiction, comme de toute contrariété.


3 month_ago
52



























.jpg)






French (CA)