L’intervention américaine en Iran intervient à la veille de la réunion annuelle du parlement chinois et un mois avant la visite annoncée de Donald Trump à Pékin. Valérie Niquet, responsable du pôle Asie à la Fondation pour la recherche stratégique (Paris), fait le point sur les répercussions en Chine des frappes israélo-américaines.
Le Temps: Comment Pékin réagit-il à cette agression militaire contre un partenaire?
Valérie Niquet: La Chine a aussitôt dénoncé ces attaques et appelé à la retenue pour éviter une déstabilisation régionale. Dans la presse, Donald Trump est caricaturé en va-t-en-guerre. La Chine se retrouve en effet en première ligne. Son approvisionnement énergétique est menacé. Le Japon, totalement dépendant du pétrole du Proche-Orient, se montre par ailleurs très prudent. L’Iran était présenté comme un partenaire très proche de Pékin. L’intervention américaine démontre que la Chine ne peut rien faire pour protéger ses partenaires, en dépit de l’affirmation de sa puissance. Elle n’a aucun moyen d’agir, y compris face à des opérations pour décapiter des régimes proches, comme on l’a vu au Venezuela. C’est un risque sérieux pour sa perception internationale en tant que partenaire fiable. Son image comme alternative aux Etats-Unis pour les régimes autoritaires du Sud global se fissure. Pour Pékin, après le Venezuela, c’est une nouvelle humiliation; on voit sa vulnérabilité.
Notre suivi en continu: En direct, Moyen-Orient – Israël bombarde à nouveau le Liban et l’Iran, le Koweït a abattu des chasseurs américains «par erreur»A quel point la Chine dépend-elle des hydrocarbures iraniens?
C’est surtout l’Iran qui dépend de la Chine, 80% de sa production partirait pour ce marché en contournant les sanctions. Les livraisons iraniennes représentent 13-14% des importations chinoises. Les principaux fournisseurs de la Chine sont la Russie, l’Arabie saoudite et d’autres pays du Golfe, ainsi que l’Angola. Mais l’Iran n’est pas moins significatif. Et l’interruption du passage du détroit d’Ormuz aura forcément un impact sur son économie.
La Russie pourrait-elle en profiter pour augmenter ses livraisons à la Chine à un meilleur prix?
C’est une hypothèse qui reste à confirmer. Jusqu’ici, Pékin a pu s’approvisionner en gaz et en pétrole russe en faisant pression sur les prix. Cela dit, on ne sait pas si la Russie peut augmenter sa production. Son premier client est l’Inde. Mais cela pourrait donner plus de marge de négociation à Vladimir Poutine. En tout cas, la Russie ne remplacera pas l’Iran et le Proche-Orient.
Lire aussi: Les conséquences politiques aux Etats-Unis suspendues à la durée de l’intervention en IranLa Chine s’était profilée en médiatrice au Moyen-Orient en présidant notamment au rétablissement des relations diplomatiques entre Téhéran et Ryad. Que reste-t-il de cette capacité de négociation?
C’est en réalité surtout une question d’image. L’Iran et l’Arabie saoudite avaient accepté de signer ce rapprochement à Pékin pour plaire à la Chine. Cela leur permettait de montrer qu’ils avaient une alternative aux Occidentaux. Là, on en voit toutefois les limites. La Chine n’a rien pu faire pour empêcher les frappes. Donald Trump doit se rendre en Chine à la fin du mois, il pourrait arriver en position de force. Xi Jinping va se montrer très prudent. Si l’intervention américaine en Iran se résout rapidement, le voyage ne devrait pas être remis en question. En revanche, si la situation s’enlise, peut-être que Pékin en profitera pour renforcer la pression.
Par le passé, justement, les aventures militaires américaines au Proche-Orient ont plutôt profité à la Chine. L’enlisement en Afghanistan, puis en Irak, correspond à la montée en puissance de Pékin. Le scénario pourrait-il se répéter?
Tout dépendra de la suite des opérations en Iran. Si cela devait s’enliser, les Etats-Unis seraient à nouveau focalisés sur le Moyen-Orient. Là, en frappant très précisément la tête du régime iranien, Donald Trump espère régler le problème pour au contraire se focaliser sur la Chine et le Pacifique. Si c’est un succès et qu’une transition a lieu en Iran avec un changement de pouvoir, cela démontrera que le pouvoir chinois ne peut rien faire face à l’interventionnisme américain. Ces deux décapitations – Khamenei et Maduro – sont une démonstration de force impressionnante. Dans l’hypothèse d’une action chinoise à Taïwan, Washington montre que ses capacités d’intervention sont intactes. Même si c’est avec l’aide d’Israël, c’est aussi la démonstration d’un renseignement très puissant.
Les Etats-Unis ont-ils la même capacité d’espionnage en Chine?
La Chine n’est pas l’Iran. Cela dit, les purges militaires auxquelles on assiste ces derniers mois pourraient montrer une certaine inquiétude. Il y a des rumeurs aux Etats-Unis selon lesquelles des responsables militaires chinois auraient été approchés par la CIA. Je ne dis pas que c’est la réalité. Mais Pékin doit s’interroger sur les capacités américaines de pénétration de ses rangs.
Notre éditorial: L’espoir d’un nouvel Iran et la peur d’un chaos de type irakien

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