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Un baiser sur la glace sous les yeux de milliers de partisans : dans la série Rivalité passionnée, la scène fait rêver. Dans les véritables vestiaires de hockey masculin, elle demeure encore difficile à concevoir.
À Winnipeg, une nouvelle initiative souhaite faire bouger les lignes. La Prairie Pride Hockey League (PPHL) donne le coup d'envoi de ses activités ce samedi 7 novembre, à l'occasion d'un événement pilote organisé au centre communautaire Valour.
Au programme : des matchs de hockey en salle à trois contre trois, des rencontres amicales et une occasion pour les recrues de découvrir cette nouvelle organisation.
Destinée aux personnes 2SLGBTQI+ de 18 ans et plus ainsi qu'à leurs alliés, la ligue a pour objectif d'offrir un environnement où chacun peut manier le bâton sans craindre le jugement ni l'exclusion. L'initiative répond à un besoin marqué dans un sport où certaines normes de masculinité restent fermement enracinées.
Si le hockey est régulièrement dépeint comme un vecteur de rassemblement au pays, il n'a pas toujours été un environnement hospitalier pour tous les patineurs.
Le hockey s'inscrit dans une masculinité que l'on pourrait qualifier de traditionnelle. On y valorise énormément la force brute et la robustesse physique, explique Elsa Villeneuve, doctorante en sexologie à l'Université du Québec à Montréal (UQAM) et membre de la Chaire de recherche sur la diversité sexuelle et la pluralité des genres.
Selon elle, cette conception du sport tend à associer la force et la virilité au rejet de tout ce qui est perçu comme féminin. Elle contribue ainsi à entretenir un environnement où l'hétérosexualité est la norme implicite, et où les personnes qui s'en écartent risquent de se sentir exclues des attentes du groupe.
Un vestiaire gangréné par une masculinité toxique
Dans le milieu du hockey masculin, cette pression ne s'arrête pas aux limites de la patinoire. Elle s'invite directement dans les vestiaires, où les railleries homophobes et sexistes sont souvent banalisées sous le couvert de l'humour.
Elsa Villeneuve souligne que ces comportements participent à maintenir une culture dans laquelle certains joueurs préfèrent taire leur orientation sexuelle plutôt que de risquer d'être stigmatisés.
L'orientation sexuelle étant un stigmate invisible, plusieurs préfèrent ne rien dévoiler, voire surjouer les codes de l'hypermasculinité pour se protéger et ne pas être rejetés, observe-t-elle.
Ce silence a un coût. À force de devoir surveiller ses paroles, ses gestes et la manière dont on se présente aux autres, le sport peut devenir une source d'anxiété plutôt qu'un lieu d'épanouissement. Certaines personnes finissent même par abandonner leur discipline.
Pour Barbara Ravel, professeure agrégée et directrice de l'École de kinésiologie et des sciences de la santé à l'Université Laurentienne, cette situation découle d'une culture institutionnelle propre au hockey masculin canadien.
La professeure tient d'ailleurs à distinguer le hockey masculin du hockey féminin. Selon elle, ce dernier s'est historiquement montré beaucoup plus ouvert à la diversité sexuelle et de genre, en particulier en Amérique du Nord. Les difficultés d'inclusion qu'elle documente concernent donc de manière ciblée les milieux masculins, où les normes traditionnelles de virilité demeurent plus rigides.
Elle décrit un milieu où la masculinité dominante se construit notamment autour de l'agression physique, de la domination et de la misogynie, mais aussi de l'homophobie et de la transphobie : Une des façons dont cette masculinité est créée, reproduite, renforcée est justement en opposition aux femmes, à ce qu'on appelle communément féminité.
Ainsi, dans cette logique, être considéré comme un vrai homme suppose de se distinguer de tout ce qui est associé à la féminité, y compris l'homosexualité.
Soit on reste et on accepte de ne rien dire […], soit on abandonne, soit on baisse la tête et on attache ses patins, résume la chercheuse.

Marie-Philip Poulin et sa femme, Laura Stacey, s'enlacent sur la glace. Leur relation, vécue ouvertement dans le milieu du hockey féminin, illustre une réalité encore peu représentée dans le hockey masculin professionnel, où les normes d'hétéronormativité demeurent particulièrement présentes.
Photo : The Canadian Press / Justin Tang
Des espaces sécuritaires, mais pas une solution de remplacement
C'est précisément dans ce contexte que des initiatives comme la PPHL prennent leur sens.
Pour Elsa Villeneuve, ces ligues jouent un rôle essentiel : elles permettent aux personnes qui ont vécu des expériences négatives dans les structures traditionnelles de retrouver le plaisir de pratiquer un sport, sans avoir à négocier constamment leur identité.
Ces initiatives sont fondamentales, car elles sont créées par et pources communautés. Elles offrent un environnement sécuritaire où chacun peut pratiquer son sport simplement pour le plaisir de jouer, sans craindre le jugement ou l'ambiance toxique des vestiaires.
Mais une question reste en suspens : la multiplication de ces espaces distincts constitue-t-elle une véritable avancée vers l'égalité ou risque-t-elle de maintenir les personnes marginalisées à l'écart des structures traditionnelles?
Pour Elsa Villeneuve, le dilemme est réel. Si ces espaces protecteurs sont indispensables, ils ne doivent pas devenir un prétexte pour dispenser les organisations sportives traditionnelles de leurs responsabilités.
On ne peut pas demander aux minorités de porter seules le fardeau de réformer le système de l'intérieur, insiste la doctorante.
L'objectif, selon elle, serait plutôt de maintenir ces lieux d'appartenance tout en créant des passerelles avec les ligues conventionnelles, notamment par des tournois interligues ou des partenariats régionaux.

Barbara Ravel rappelle que les obstacles à la pratique du hockey sont également financiers, puisque le coût élevé de ce sport contribue à en exclure plusieurs communautés marginalisées.
Photo : Radio-Canada
Le fardeau financier : une autre barrière à faire tomber
Mais rendre le sport plus inclusif ne consiste pas uniquement à lutter contre les préjugés. Encore faut-il pouvoir y accéder.
Barbara Ravel attire l'attention sur une dimension parfois oubliée des débats sur la diversité : le coût de la pratique sportive. Le hockey demeure une discipline particulièrement onéreuse, qui peut représenter, selon son estimation, jusqu'à 15 000 dollars par année pour un jeune de 12 ans, sans même compter l'équipement.
Une facture qui constitue un obstacle considérable pour les familles aux revenus plus modestes et qui contribue à exclure certaines communautés, déjà marginalisées.
Pour rendre le sport inclusif, il faut d'abord le rendre financièrement accessible, rappelle-t-elle.
La chercheuse souligne notamment les difficultés auxquelles peuvent être confrontées les communautés autochtones, les personnes issues de l'immigration et les minorités visibles. Des populations qui se heurtent parfois à plusieurs obstacles à la fois : économiques, culturels et institutionnels.

La série Rivalité passionnée (Heated Rivalry) raconte l'histoire d'amour entre deux joueurs professionnels de hockey. Un récit de fiction qui contribue à ouvrir la conversation sur l'homosexualité et les normes de masculinité dans ce milieu sportif encore largement marqué par des normes hétéronormatives.
Photo : Bell Media
Faire évoluer le jeu, mais aussi les mentalités
Cependant, les représentations culturelles peuvent contribuer à faire bouger les lignes. Le succès de la série télévisée Rivalité passionnée, qui met en scène une histoire d'amour entre deux joueurs professionnels de hockey, en est un exemple.
Pour Barbara Ravel, la série a permis d'ouvrir une conversation qui dépasse largement le cadre de la fiction : Cela montre que le grand public est prêt et ouvert à ces histoires d'amour entre joueurs de hockey.
La visibilité médiatique, tout comme celle de figures publiques du hockey féminin, contribue à rendre ces réalités plus familières. Mais la chercheuse rappelle que cette évolution doit s'accompagner de changements concrets dans les organisations sportives.
Éducation des jeunes joueurs, formation des entraîneurs, politiques contre les comportements discriminatoires et meilleure accessibilité financière : le chantier reste vaste.
À Winnipeg, la Prairie Pride Hockey League entend commencer à sa manière. Un premier coup de patin, ou plutôt de bâton, qui ne suffira pas à transformer toute une culture. Mais qui rappelle que le hockey peut aussi se jouer autrement : sans avoir à choisir entre sa passion pour le sport et le droit d'être pleinement soi-même.


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