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Une certaine belgitude des choses simples

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"Je ne suis pas certain que c'est un genre typiquement belge", sourit Vincent Zabus, scénariste de bande dessinée, quand on évoque une certaine "belgitude" dans la trame de ses récits peuplés de petites gens, qui vivent des histoires d'apparence banales mais qui ont toutes un impact extraordinaire pour les personnages centraux. Des récits qui font penser à du Jaco Van Dormael avec cette pointe d'onirisme, le poids de l'enfance et la puissance de l'imaginaire dans un quotidien sans relief.

Vincent Zabus a installé son style au fil d'albums comme Autopsie d'un imposteur, Mademoiselle Sophie, Les chroniques d'un maladroit sentimental, Les petits métiers méconnus, Macaroni, Les petites gens ou, son dernier titre paru, La fragilité des hommes. Une bonne trentaine d'albums en un quart de siècle.

Le retour de Denis Bodart

Avec en point de mire, pour le mois de mai, la sortie de Si je t'écris, nouveau scénario aux contours intimistes sur un dessin de Denis Bodart, artiste liégeois aussi talentueux que rare, qui n'avait plus réalisé d'album complet depuis plus de 20 ans, et le troisième tome de son envoûtant Green manor.

Chez Zabus, chaque récit met en scène des personnages singuliers tellement pluriels. Des héros du quotidien à mille lieues des supecastards capables de bouleverser l'ordre du monde à coups de beignes.

"J'aime mettre la lumière là où elle n'est pas d'habitude", convient le raconteur d'histoires installé au bord de Meuse, à un jet de pierre de Namur. Un artiste qui jongle avec l'écriture de ses histoires pour le IXe art, ses créations pour le théâtre et ses spectacles avec la Compagnie des Bonimenteurs. Une toute petite troupe de théâtre de rue qui a pris l'habitude d'aller à la rencontre d'un public potentiel pour concevoir des spectacles intimes et sur-mesure.

"Nos vies partagées" : quelques bouts de vies wallons, vus par un Breton

"Quand on va chez les gens, ça bouscule leur quotidien. On rentre dans leur intimité et, comme on ne fait que passer, c'est plus facile de nous parler, de se confier", explique-t-il. "Parfois, ça peut être très dur. Je me souviens ainsi d'une visite dans un Ehpad dans le Nord de la France où toutes les femmes que nous avons rencontrées, nous ont confié qu'elles avaient été battues. Elles en parlaient avec une facilité déconcertante". Certaines scènes et des témoignages qui se retrouvent partiellement dans La fragilité des hommes.

"Mais rien n'est jamais retranscrit de manière brute", poursuit-il. "J'essaie qu'il y ait une petite musique, une tonalité qui n'appartienne pas à tout le monde. En fait, tout est remâché par ma sensibilité. Je me projette dans mes personnages comme un comédien qui se nourrit des personnages qu'il doit jouer. Il est évident que toute l'expérience que j'ai pu accumuler avec le théâtre de rue m'est très utile dans cet album et m'a d'ailleurs déjà bien servi sur d'autres scénarios."

Partage

Vincent Zabus n'est pas homme de série, il multiplie donc les aventures, les ambiances et… les dessinateurs. "Chaque rencontre avec un nouveau dessinateur est une remise en question. Je ne me vois pas écrire pour un dessinateur comme Thomas Campi comme je le ferais pour Nicoby ou Hyppolite. C'est vraiment important d'écrire pour "son" dessinateur. Je sais ainsi que certains peuvent, par leur dessin, installer toute l'atmosphère d'une histoire ou faire jouer les personnages "juste". En connaissant bien mon dessinateur, je peux me permettre à la fois de m'adapter et de susciter sa réaction. Cela donne un vrai échange, et c'est ce que je recherche. Je crois vraiment au duo. Et j'essaie de travailler avec des dessinateurs-créateurs en respectant tout ce qu'ils peuvent apporter par leur talent à mes histoires."

Sincérités et sensibilité

Grand consommateur de bandes dessinées, Vincent Zabus pointe deux pépites, Les petits ruisseaux de Rabaté ou Le combat ordinaire de Manu Larcenet. Deux œuvres évidemment essentielles de la bande dessinée de ces vingt dernières années. Deux opus qui mettent en avant des histoires d'hommes et de femmes, des moments de vie qui touchent directement leurs auteurs. "Sans chercher la comparaison, il est évident que, quand j'écris, je m'inspire aussi du monde autour de moi, parfois je vais puiser dans des anecdotes personnelles mais j'essaie vraiment que tout soit toujours réinvesti par ma sensibilité. C'est important aussi pour faire passer des moments plus âpres qui doivent être montrés. Il faut être sincère."

Sincérité, le mot est lâché par Vincent Zabus comme il l'a été par Jean Cremers et Alix Garin, deux jeunes immenses talents de la bande dessinée belge qui ont aussi cette capacité à mettre en scène, émouvoir, happer le lecteur avec des moments intimistes, comme ces voyages en tête-à-tête avec un frère ou une grand-mère qui font exploser les sentiments.

Vincent Zabus, l'atout plume

"Parler de ce qui me touche était inévitable dans mes premières bandes dessinées", expliquait, le mois dernier Jean Cremers, auteur notamment de Vague de froid et d'Après l'orage, deux récits centrés sur des expériences très intimes. "Le risque, c'est de tourner en rond. Mais je suis certain qu'avec cette sincérité et une bonne mise en scène, on peut tout raconter", poursuivait-il en évoquant son ambition de réaliser une minisérie de cinq bandes dessinées où chaque tome serait un membre de sa famille. "C'est difficile à vendre à un éditeur, mais je pense qu'on peut rencontrer un certain public parce que beaucoup de lecteurs peuvent se retrouver, du moins en partie, dans ce qui sera raconté".

Alix Garin, autre perle de notre bande dessinée, a osé se mettre à nu avec une incroyable audace et une pudeur fascinante dans son Impénétrable, un roman graphique qui parle d'une maladie intime, du combat quotidien de l'auteure face à la douleur, au regard de l'autre, de la société. "Je devais raconter cette histoire et je devais le faire à fond. Le plus sincèrement possible", expliquait-elle au moment de la sortie de l'album.

"Alix, c'est très, très fort en mise en scène. Elle peut tout raconter", abonde Jean Cremers, premier fan de sa consœur.

Vincent Zabus salue le travail de ces deux jeunes auteurs, il souligne cette capacité à parler de sujets très personnels pour en faire des thèmes presque universels. "Mais ils ont quelque chose que je n'ai pas, ils sont capables de travailler en solo. Moi, je dois passer par un dessinateur, sans oublier que je suis dans la fiction".

Fiction ou réalité "adaptée" ou "augmentée", la limite est parfois ténue. Ces auteurs parlent de ce qui les touche, de ces moments, beaux ou cauchemardesques, qui font leur quotidien. Ils parlent de la vie des gens qu'ils croisent ou avec lesquels ils partagent un bout de chemin. Simplement. Sincèrement. Avec tact et respect. Une approche qui permet aux lecteurs d'entrer dans leur monde, dans les histoires qu'ils racontent, qui nous font vibrer. Ces petits moments justes, vrais, humains, sans prise de tête. Une certaine belgitude des choses simples.

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