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En 1990, l’URSS n’en finissait plus d’expirer. Et des agents du KGB commençaient à se retrouver au chômage. Certains réussirent leur reconversion comme un certain Vladimir Poutine, 38 ans et déjà colonel, un homme pragmatique rompu à toutes les ficelles du métier.
Mais que faire de Sergueï Jirnov 30 ans, formé depuis des années pour une mission unique : infiltrer le sommet de l’État français et s’y incruster ? Réponse : l’envoyer quand même sur le terrain, et attendre et voir.
Jirnov a été formé depuis l’âge de 23 ans au fameux village des espions dans une forêt proche de la banlieue de Moscou.
Les Soviétiques avaient créé des copies de villages anglais, américains, allemands et français. Avec leurs rues, places et commerces. Des maisons d’architecture locale avec les meubles et l’électroménager standard. Les espions y résidaient après une rigoureuse sélection et devaient vivre comme ceux qu’ils allaient infiltrer. Se vêtir, parler et manger comme eux. Conduire les mêmes voitures. Lire leurs journaux, écouter leurs radios et regarder leurs télés. Interdiction absolue de parler russe. On dit que la série « Le prisonnier » s’en est inspirée pour le décor.
La formation durait quatre ans. Après quoi, ils étaient testés sur leur aisance à l’étranger, avec un discret tuteur observant dans l’ombre leurs performances. Jirnov n’a pas eu besoin d’une mise à niveau. À 27 ans, il est opérationnel. Dans l’univers des espions, ce surdoué est la crème de la crème.
Brillant, disert, mondain, sportif, parfaitement francophone, à l’aise avec tous ses interlocuteurs, il se prétend journaliste à la télévision moscovite. Politiquement grand admirateur de Gorbatchev, adepte enthousiaste de la perestroïka et de la glassnost (réformes et transparence) il n’aura aucun mal à s’adapter à ses successeurs qui maintiennent des élections pluralistes et une information libérée.
On le trouve sympathique. Mais il n’a pas oublié sa mission. Recruter des personnalités de la politique, de la finance, de la culture et des médias susceptibles de soutenir l’URSS. Le courant passe avec les hommes, le charme avec les femmes et l’irénisme avec tout le monde.
Un bon espion n’est pas un énergumène qui flingue à tour de bras, survit à des rodéos de bagnoles, bateaux et avions, et fait tout exploser sur son passage. Un bon espion est celui qui sait être discret, tout en inspirant confiance. Jirnov est très bon pour ça. Et puisque l’URSS est foutue et que c’est un patriote, il agira au service de la Fédération de Russie.
Aujourd’hui ce retraité de 65 ans vivant en région parisienne déballe tout dans un livre provocateur pour se venger de son ex-collègue Poutine qui n’aurait pas reconnu ses mérites. Comme un petit fonctionnaire aigri privé de l’avancement qu’il estimait mériter débine son ancien chef de service. Ce faisant, il confirme une enquête parue en 2022 sur les méthodes d’espionnage russes.
La bêtise extrême de toutes nos prétendues élites
En janvier 1991, de passage à l’ENA sous prétexte de réaliser une émission de télé sur les institutions françaises, l’espion charme tout son monde avec sa connaissance de notre histoire et sa passion pour notre littérature. Épaté, le directeur des stages lui propose d’intégrer le cursus international réservé aux étrangers. Pour le KGB, c’est une aubaine. L’éclaireur se retrouve au cœur des lignes adverses.
Titulaire d’une bourse du gouvernement français, Jirnov sera admis à l’ENA sans concours bien qu’ayant dépassé la limite d’âge, et logé gratuitement sous les toits de la Sorbonne. Les autorités françaises l’exhibent comme une prise de guerre. Alors que c’est exactement l’inverse. C’est lui qui manipule ces crétins. La gorbymania battait son plein et c’était tendance de fricoter avec un Russe civilisé qui n’avait pas le couteau entre les dents comme les bolcheviques.
Ses résultats excellents à l’ENA lui valent un concert de louanges et son exemple ouvre la voie à d’autres espions russes banalisés, formés comme lui à manipuler et à infiltrer la haute administration française. Certains sont toujours là, plus prudents depuis 2022. Si un maladroit se fait prendre, on l’expulse discrètement, eu égard à son statut diplomatique.
Ces agents ont réussi à contaminer des Français de souche ou issus de nos anciennes colonies parmi la ribambelle des attachés et conseillers qui papillonnent dans les ministères, à Matignon et jusques à l’Élysée. Mais les amateurs de romans et de films d’espionnage seront déçus. Corruption, chantages, violence, femmes fatales n’étaient pas nécessaires la plupart du temps. Il suffisait de flatter la vanité de ces parasites, de leur offrir un bon repas à Paris ou un week-end à Sotch, le Saint Trop’ russe pour qu’ils s’épanchent.
En 1992, Sergueï Jirnov infiltre les JO d’Albertville
À l’été 1991, l’étudiant retourne à Moscou pour prendre ses ordres auprès du KGB. Le 18 août, Gorbatchev est victime d’un coup d’État orchestré par des vieux staliniens nostalgiques. Le putsch échoue, Gorbatchev est sauvé provisoirement et la mission de Sergueï maintenue. Il va devenir célèbre en France !
À peine de retour dans l’hexagone, il est invité aux JT pour livrer ses analyses de la situation en Russie. « Continue à te faire passer pour un grand démocrate à l’occidentale » ordonnent ses chefs du KGB. Après la dissolution du KGB, Sergueï rendra des comptes au FSB.
En 1992, le comité d’organisation des Jeux olympiques d’Albertville lui propose de devenir l’interprète du vice-président russe du Comité international olympique. L’ENA finit par le laisser s’absenter du 8 au 23 février 1992. Traité en VIP aux JO, l’espion en profite pour étoffer son carnet d’adresses. Il est cul et chemise avec ce grand dadais de Michel Barnier, alors élu de la Savoie, surnommé le crétin des Alpes.
Grâce aux indiscrétions d’un ingénieur qui croit avoir affaire à un vrai journaliste, Jirnov copie tout le système de sécurité conçu par l’entreprise Bull… L’idée de faire chanter ses nouveaux amis politiques le tente : « Beaucoup se livrent à des activités nocturnes illicites. Il y a des pistes pouvant déboucher sur un débauchage ». Mais il jure qu’il n’en a rien fait. Par amour de la France. À partir de quand doit-on le croire ?
À la fin de son cycle d’études à l’ENA en 1993, il prend ses distances avec les services secrets et gagne sa vie comme journaliste et conseiller financier d’oligarques. « Sous Eltsine, c’était un joyeux bordel et ça me convenait parfaitement ». Jusqu’au jour où Vladimir Poutine, parvenu à la tête de l’État en mars 2000, siffle la fin de la récréation. Jirnov définitivement allergique à Poutine obtiendra l’asile politique en France en 2004, quinze ans après son passage à l’ENA.
Vladimir a toujours porté un réel intérêt à la France où il aimait passer ses vacances incognito. Il a même possédé une villa à Biarritz.
Au début de son règne, Vlad espérait rétablir avec notre pays des relations cordiales, mutuellement fructueuses, dans la continuité d’une longue histoire. Mais il a été bien mal payé en retour. Chiracula a accueilli des terroristes tchétchènes. Sarzouky voulait le doubler. Hollandouille l’a ignoré. Quant à Fripounette, immature et capricieux, son ego fut un atout pour le Kremlin. Il est tellement imbu de sa personne qu’il dévoile ses mauvais coups à l’avance, croyant impressionner son interlocuteur. Avec ce charlot, plus besoin d’espions !
Jirnov prétend avoir été le seul infiltré russe à l’ENA. Il ne sait pas tout ou il ment. Car on a la preuve qu’au moins trois autres de ses anciens compatriotes l’ont imité.
Le 10 mars 2025, cinq médias européens, dont Le Monde, le quotidien belge De Morgen et l’ONG EU Observer révèlent les noms de vingt espions russes expulsés de Belgique. Parmi eux, un nom attire l’attention, Dmitry Iordanidi. Cet homme de 55 ans n’est pas seulement un diplomate proche de Vladimir. Jusqu’en 2023, il était à Bruxelles un cadre dirigeant du SVR, l’équivalent russe de la DGSE.
Lui aussi avait suivi entre 1999 et 2001 une scolarité en tant qu’étudiant étranger à l’ENA dans la promotion Nelson Mandela, en compagnie de Laurent Wauquiez et de Philippe Gustin, actuel directeur de cabinet de Sébastien Le cocu jusqu’au bout des cornes… Parmi ses ex-condisciples, des langues se délient, évoquant en privé « ces Russes bien sympas qui ont squatté l’ENA ». Mais personne n’ose dire que l’anti-américanisme viscéral de beaucoup de Français, y compris dans les hautes sphères, a grandement favorisé leur implantation.
Christian Navis




























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