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Tout le monde croit que le sel de la Saline royale venait de la mer : il arrivait en réalité par 21 km de troncs de sapin qui en laissaient filer une bonne part en chemin

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Le sel de la Saline royale d’Arc-et-Senans n’a jamais vu la mer. Il venait de sources salées souterraines situées à Salins-les-Bains, dans le Jura, et parcourait 21 kilomètres à l’intérieur de troncs de sapin évidés avant d’arriver jusqu’aux fours. Un choix d’architecte qui a inversé toute la logique industrielle de l’époque : plutôt que de porter le bois vers l’eau salée, on a fait voyager l’eau salée vers le bois.

À retenir

  • L’eau salée venait de sources souterraines à Salins-les-Bains, à 21 kilomètres de la Saline royale d’Arc-et-Senans.
  • Un saumoduc formé de 15 000 troncs de sapin évidés a transporté la saumure de 1780 à 1895.
  • Près de 30 % du sel était perdu en route par les fuites du bois et les prélèvements des contrebandiers.

Sommaire

  1. Pourquoi construire une saline loin de sa source de sel
  2. 15 000 troncs de sapin, une tarière, et des cerclages de fer
  3. Une saumure qui coule dès 1780, jusqu’en 1895
  4. Un site aujourd’hui classé, des vestiges encore visibles

Pourquoi construire une saline loin de sa source de sel

Salins-les-Bains regorgeait d’eau salée mais manquait cruellement de forêts pour alimenter les fours d’évaporation. Claude-Nicolas Ledoux décide de construire la saline non pas à proximité des sources d’eau salée, mais de la forêt de Chaux, distante de 13 km à vol d’oiseau, pour y trouver le bois nécessaire pour faire bouillir les eaux salées. La solution ? Faire venir la saumure jusqu’au bois, plutôt que l’inverse. Un chantier hors norme s’engage alors entre 1775 et 1778, sous le règne de Louis XVI.

Pour approvisionner la saline en eau salée depuis les puits de Salins-les-Bains, un saumoduc fut construit, formant une double canalisation en sapin, longue d’environ 21 kilomètres, qui traversait collines, routes et forêts, en suivant le cours de la Furieuse et de la Loue. Deux conduites parallèles couraient côte à côte, l’une desservant la grande saline, l’autre la petite. Le tracé passait notamment par les communes de Rennes-sur-Loue et Port-Lesney, selon les données conservées à l’inventaire des monuments historiques.

15 000 troncs de sapin, une tarière, et des cerclages de fer

Environ 15 000 troncs de sapin ont été nécessaires à la fabrication de cette double conduite. Chaque tronc était évidé à la tarière sur toute sa longueur, puis les extrémités taillées en forme de fuseau pour s’emboîter les unes dans les autres, un peu comme des crayons géants qu’on enfilerait bout à bout. Les sapins furent choisis du fait de leur grande taille, et aussi du fait de la relative tendreté de leur cœur ; ces troncs de sapins évidés étaient appelés « bourneaux », et l’emboîtement des troncs entre eux devait être solidifié grâce à l’usage de « frettes » en fer.

Le sapin, matériau vivant. Voilà l’idée qui frappe. On imagine des tuyaux en métal ou en plomb pour un ouvrage royal du XVIIIe siècle, mais c’est bien le bois de la forêt de Chaux qui a fait le lien entre les deux salines pendant plus d’un siècle.

La conduite était enterrée sur presque tout son parcours. Le saumoduc, comportant deux conduites, était enterré pour éviter que la saumure ne gèle et qu’elle ne soit dérobée par les contrebandiers, ces faux-sauniers qui cherchaient à échapper à la gabelle, l’impôt royal sur le sel. Un dispositif qui protégeait à la fois des rigueurs de l’hiver comtois et des tentations de la fraude.

Une saumure qui coule dès 1780, jusqu’en 1895

La saline commence à produire dès l’automne 1778, mais c’est à partir de 1780 que la saumure circule sur l’ensemble du réseau en bois, entre Salins-les-Bains et Arc-et-Senans. Le trajet dure quinze ans, vingt ans, un siècle. De 1780 à 1895, l’eau salée de Salins-les-Bains a voyagé sur 21 km de conduites en bois jusqu’à la Saline royale d’Arc-et-Senans. Un chiffre qui donne le vertige : plus d’un siècle d’exploitation continue pour un ouvrage hydraulique fait de troncs d’arbres.

Mais le système avait un défaut majeur. Le bois se fissurait avec le temps, laissant filer une partie du précieux liquide en cours de route. Et les contrebandiers, justement, ne se contentaient pas de surveiller la conduite depuis l’extérieur : ils la perçaient directement pour en prélever l’eau salée, contournant ainsi la gabelle sans se faire remarquer. Résultat ? Près de 30 % du débit se perdait ainsi en chemin, entre fuites accidentelles et prélèvements clandestins.

Face à ces pertes, l’administration royale réagit. Dans les années 1780, on commence à remplacer progressivement les tronçons de bois par des tuyaux en fonte, plus étanches et plus difficiles à percer discrètement. Le changement se fait par étapes, saline après saline, sans qu’une date unique marque la bascule complète du réseau.

Un site aujourd’hui classé, des vestiges encore visibles

La Saline royale d’Arc-et-Senans est inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1982. L’inscription a été étendue en 2009 aux salines de Salins-les-Bains, en complément de celle de la saline royale. Les deux sites forment ainsi un ensemble cohérent, reconnu pour avoir été la première réalisation industrielle classée à l’échelle mondiale.

Du saumoduc lui-même, il ne reste presque rien en surface. Outre des fragments de conduite, les seuls éléments construits qui subsistent aujourd’hui sont deux cuvettes et le passage sous la route de Lyon, ce dernier présentant une partie d’origine à voûte plate et une partie dont la voûte a été refaite plus bombée. Ces vestiges maçonnés, répartis entre Salins-les-Bains, Port-Lesney et Rennes-sur-Loue, ont été inscrits aux monuments historiques par arrêté du 29 décembre 2009.

Il ne reste donc, du saumoduc, que des cuvettes de pierre disséminées dans la campagne jurassienne et un passage voûté sous une route départementale. Le sapin, lui, a disparu depuis longtemps sous la terre, rongé par un siècle de saumure et remplacé par la fonte bien avant que la saline ne ferme définitivement en 1895.

Sources : assofrance-patrimoinemondial.org | whc.unesco.org

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