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Tempête dans le milieu littéraire : sur le réseau social X, le compte Balance ton Claude accuse le roman C’était ça ou mourir, de Thélyson Orélien, d’avoir été généré à 100 % par l’intelligence artificielle (IA).
Ce compte auparavant confidentiel fait essentiellement l’usage de Pangram, un outil de détection d’utilisation d’IA générative, pour donner de la substance à ses accusations.
D’autres outils du même type existent, et arrivent à un verdict différent. Ainsi, l’outil de vérification InVID-WeVerify, cocréé par l’Agence France-Presse, estime par exemple que les passages donnés en exemple par Balance ton Claude ont été « très probablement écrits par un humain ».
Les conclusions de sept autres détecteurs testés par Le Devoir — winston AI, detecting-ai.com, app.its-ai.org, detectgpt.com, isgen.ai, copyleaks.com, ghostbuster.app — divergent : l’un d’eux (app.its-ai.org) penche du même côté que Pangram ; deux autres (detectgpt.com et isgen.ai) arrivent à la conclusion inverse ; les quatre autres ne sont pas catégoriques dans leur évaluation, mais penchent vers la main humaine.
Le gazouillis accusateur circule abondamment depuis lundi soir et avait été vu plus de trois millions de fois au moment d’écrire ces lignes. « Eh bien selon Pangram, ce roman est rédigé presque intégralement par une intelligence artificielle. Nous avons testé plusieurs passages, à divers endroits du manuscrit, pour presque toujours le même résultat : 100 % IA », y lit-on.
Ces allégations peuvent compromettre le parcours du livre de Thélyson Orélien dans les grands prix littéraires français où il est finaliste — Goncourt, Médicis, Femina, Renaudot, entre autres.
Roman véritablement écrit par l’IA ? Salissage du travail d’un écrivain racisé, québécois et haïtien qui fait succès en France ? Toutes ces questions courent actuellement.
L’écrivain de 38 ans s’est défendu en entrevue à Libération. « J’ai toujours aimé la création et l’écriture, je ne vois pas pourquoi je ferais appel à une machine », a-t-il confié au journal. « Les images, les répétitions et les rythmes sont une parole vivante, elles sont miennes. Mes traditions sont haïtiennes et caribéennes. »
« Je pense que le logiciel est habitué aux traditions littéraires françaises et aux auteurs classiques », estime M. Orélien.
L’éditeur français Grasset a défendu son auteur, qualifiant les propos de « fake news » et de théorie du complot. Au Québec, Boréal « a pris connaissance des allégations ». « La confiance de l’équipe envers le travail de Thélyson Orélien demeure entière. Ces allégations ne sont pas prises à la légère, mais il est trop tôt pour émettre toute autre déclaration ou commentaire à ce sujet », a détaillé la maison d’édition.
Le courage des jurys
Thélyson Orélien est-il victime d’une campagne de salissage parce que son roman est en lice pour tous les prix littéraires d’importance en France cette saison ? « C’est très possible », estime le sociologue de la littérature Michel Lacroix.
Pour un travail de sape, « il suffit qu’une seule personne sur un jury, à partir de maintenant, dise : “Je ne connais rien à l’IA, mais ça me fait peur en tant qu’écrivain, donc je veux rester loin de cela.” »
« Ou qu’un autre pense que ça peut être dommageable pour la renommée du prix », enchaîne l’expert. « Si personne ne contre-argumente, si personne ne plaide le complot — ce qui n’est pas une chose facile à plaider —, c’est presque terminé. »
« Imaginez récompenser un livre écrit par ou avec l’IA [par le Goncourt ou le Médicis] ! » illustre M. Lacroix pour expliquer le risque devant lequel se retrouvent les jurys.
La fin des auteurs ?
« Je viens d’achever ce formidable roman et si vraiment il a été rédigé par une IA, j’arrête d’écrire sur-le-champ ! » a lancé la poète de Québec Pascale Cormier sur les réseaux sociaux.
De nombreux écrivains, bédéistes, poètes et lecteurs — et pas seulement du Québec — ont abondamment discuté la nouvelle. « Donc, l’IA écrit en pillant nos livres et nous dit ensuite que nos livres ont l’air écrits par l’IA ? Wow ! », a commenté l’éditeur, chroniqueur et romancier Stéphane Dompierre.
De France, le romancier Baptiste Beaulieu s’est dit attristé « de nous voir entrer dans une ère du soupçon où l’on peut jeter le discrédit sur des années de travail romanesque en soumettant un livre au verdict d’un logiciel ». « J’ai toujours aimé les rythmes ternaires », poursuit-il. « J’en mets partout depuis toujours. J’aime aussi ces figures construites comme des rectifications : “Ce n’est pas qu’il… c’est qu’il…” Cela s’appelle une épanorthose. »
« Alors, je fais quoi, maintenant ? Je change ma manière d’écrire pour qu’un logiciel consente à me croire humain ? Je traque mes tics de langage ? Je supprime des métaphores ? Je mets moins de punchlines ? » se désole-t-il.
« C’était presque trop prévisible », a lancé sur Facebook la romancière et essayiste Mélikah Abdelmoumen. « Après l’encensement et l’emballement pour la nouveauté qu’est l’intrus, l’étranger, l’outsider, et le cœur collectif tout gonflé de la fierté de se trouver si généreux d’aimer un étranger, un outsider, un intrus : le revirement du destin, le déferlement d’envie et de haine, la mesquinerie, la bile, les crachats. »
« On dirait une histoire ourdie par un Balzac shooté à l’IA plutôt qu’au café au lait. Ça fatigue. Et ça brise le cœur », complète-t-elle.
De son côté, le poète Emmanuel Deraps a testé sur Pangram le même extrait de texte utilisé par Balance ton Claude, puis une version légèrement modifiée. « En gros, une dizaine de mots remplacés », a-t-il expliqué au Devoir, « quatre ou cinq mots supprimés et quatre ou cinq mots ajoutés ». Cette nouvelle version a été évaluée comme écrite « à 100 % d’une main humaine ».
Sur Facebook, M. Deraps s’étonnait de l’étrangeté de ces deux résultats, après des manipulations si légères.
Une enquête exploratoire effectuée en mai 2026 par l’Authors Guild, la plus grande organisation professionnelle d’écrivains des États-Unis, avait noté que les outils actuels de dépistage de l’IA manquaient de fiabilité. Pangram s’était toutefois distingué en identifiant correctement que tous les dix textes qui lui avaient été soumis « avaient été écrits par des humains ».


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