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«The Bride!»: une révolte à soi

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Les femmes bien élevées font rarement l’histoire, si l’on en croit la célèbre phrase de l’historienne Laurel Thatcher Ulrich. Prenez Mary Shelley qui, à 18 ans à peine, écrivit Frankenstein à la suite d’un pari « entre hommes de lettres ». Publié anonymement afin de déjouer les diktats sexistes d’alors, cet influent roman dans lequel un scientifique donne vie à une créature constituée de morceaux de cadavres fit scandale en son temps. Avec The Bride! (La Fiancée !), sa réinvention punk et féministe du chef-d’œuvre de Shelley, Maggie Gyllenhaal fait montre d’une audace, d’une impertinence et d’un aplomb on ne peut plus de circonstance.

Comme le « monstre » de Shelley, le second film de Gyllenhaal (après l’excellent The Lost Daughter/La poupée volée) est constitué de figures et de motifs en apparence disparates, mais formant un tout cohésif et, surtout, unique : une démonstration de virtuosité narrative et formelle galvanisante.

Favorite pour l’Oscar de la meilleure interprétation féminine pour Hamnet, Jessie Buckley, viscérale comme de coutume, est la protagoniste de The Bride! trois fois plutôt qu’une. En effet, l’actrice personnifie d’abord Mary Shelley, lors d’un prologue en noir et blanc. Puis, elle apparaît dans le rôle d’Ida, une prostituée qui, dans le Chicago de 1936, dénonce publiquement un puissant gangster responsable des meurtres de plusieurs consœurs.

Tuée à son tour, Ida est « ranimée » par la (oui, la) docteure Euphronius (savoureuse Annette Bening). Cela, avec le concours de la susmentionnée créature de Frankenstein, alias « Frank » (merveilleux Christian Bale), qui espère trouver en cette « fiancée » une compagne après cent ans de solitude. Mue par une rage sourde et un profond sentiment de révolte, ladite fiancée prend la fuite avec Frank.

Empruntant autant à The Bride of Frankenstein (La fiancée de Frankenstein ; 1935), de James Whale, qu’à Bonnie and Clyde (1967), d’Arthur Penn, Maggie Gyllenhaal propose une cavale aux allures de rêve fiévreux ponctué de nombreux morceaux de bravoure cinématographiques, dont une séquence de bal mondain interrompu par les amants criminels.

Reprendre vie et parole

À cet égard, la scénariste-réalisatrice évite les écueils d’une trame romantique traditionnelle : le parcours intérieur de son héroïne, à l’identité en formation, est ce qui l’intéresse au premier chef.

D’ailleurs, par l’entremise des comédies musicales délicieusement insignifiantes dont se gave Frank, Maggie Gyllenhaal semble suggérer que Hollywood promeut une conception ringarde de l’amour. En un clin d’œil « méta » additionnel, la star de ces films dans le film est jouée par Jake Gyllenhaal, le frère de la cinéaste.

Dans le même ordre d’idées, Mary Shelley, depuis une sorte d’au-delà tout aussi méta, commente les événements. Événements où celle qui se prénommait Ida avant qu’on la fasse taire, reprend non seulement vie et parole, mais rend désormais coup pour coup : c’est là un film post-#MoiAussi (explicitement), post-Weinstein, et péri-Epstein.

Il en résulte une adaptation-réinvention libre, rebelle, où la cinéaste refuse de se montrer élégante, sage, en somme, « bien élevée ». Comme nous le confiait Christian Bale dans une entrevue exclusive : « Maggie ose passer du sublime au ridicule d’une manière réellement formidable. »

Une forme de désobéissance

À ce propos, il est possible que Maggie Gyllenhaal reçoive des réactions clivées similaires à celles réservées à Emerald Fennell et à sa récente « adaptation-réinvention » de Wuthering Heights (Les Hauts de Hurle-Vent), d’après un roman qu’Emily Brontë publia sous un pseudonyme masculin « afin de déjouer les diktats sexistes d’alors », bis.

En cela, les deux réalisatrices sont les dignes héritières de Jane Campion, qui se fit autrefois descendre en flammes lorsqu’elle osa (toujours ce mot) réaliser un « vulgaire » thriller érotique, In the Cut (À vif ; 2003). Sa subversion des codes machos du film noir à travers un regard féminin (« female gaze ») précurseur fut occultée au profit d’un dédain aveugle (comment la réalisatrice du si raffiné The Piano/La leçon de piano avait-elle pu tomber si bas ?). Le film a été réhabilité depuis, et nul doute que la hardiesse artistique de Campion, une pionnière, a inspiré Gyllenhaal et Fennell, qui proposent toutes deux une relecture résolument iconoclaste et radicalement prête à déplaire, du vénérable genre gothique.

On pourra en outre dresser des parallèles avec Coralie Fargeat (The Substance/La substance) et Julia Ducournau (Titane) qui, elles aussi, pratiquent la désobéissance cinématographique en subvertissant et en fusionnant, sans craindre de recourir à l’outrance.

Quoi qu’il en soit, à l’instar de sa fiancée électrisante, Maggie Gyllenhaal s’affirme comme une cinéaste majeure à la démarche défiante.

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