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Sur une jetée d’Atlantic City plongeait chaque jour depuis 1928 un cheval du haut de 12 m : le public en réclamait jusqu’à six par jour

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Imaginez un plongeoir de piscine perché au sommet d’un immeuble de quatre étages. Maintenant, remplacez le nageur par un cheval de plusieurs centaines de kilos et sa cavalière. Voilà le numéro qui a électrisé Atlantic City pendant près de cinquante ans, jusqu’à six fois par jour, sous les yeux ébahis de foules venues des quatre coins du pays.

Quand un cheval sautait dans le vide devant des milliers de spectateurs

La scène se déroulait sur la Steel Pier, une jetée qui s’avançait à environ 300 mètres au large des côtes du New Jersey. Là, une plateforme surplombait un bassin de douze mètres de hauteur. Le spectacle attirait les regards bien avant que l’animal ne s’élance.

Le détail qui donne le vertige : la cuve d’arrivée ne mesurait que 3,60 mètres de profondeur. Autant dire une flaque, à l’échelle d’un plongeon de cette ampleur. Le cheval et sa cavalière frappaient l’eau après une chute libre de plusieurs mètres, dans un fracas d’écume.

Dès les premiers sauts en 1928, le numéro fit sensation. Le public en redemandait sans cesse, au point que la troupe assurait de deux à six représentations par jour. Pendant six décennies, des centaines de milliers de curieux se pressèrent sur la jetée pour vivre l’instant suspendu.

Crédit : Archives de la Ville de Toronto / William James
Un cheval plonge dans le lac Ontario, vers 1908.

L’invention improbable d’un dresseur tombé d’un pont

Derrière ce spectacle hors norme, une histoire presque romanesque. L’idée revient à William F. « Doc » Carver, ancien associé du légendaire « Buffalo Bill » Cody. Le déclic serait né d’un accident : alors qu’il chevauchait sur un pont de bois, la structure aurait cédé, précipitant l’homme et sa monture dans la rivière Platte, au Nebraska.

De cette chute involontaire, Carver aurait tiré une conviction : un cheval pouvait plonger. Il transforma cet accident en attraction ambulante, avant que le numéro ne trouve son écrin définitif à Atlantic City. La ville était alors la station balnéaire à la mode, une sorte de Deauville américaine où l’on venait chercher le grand frisson.

C’est le promoteur hôtelier Frank P. Gravatt qui installa le spectacle sur la Steel Pier en 1928. À partir de là, le cheval plongeur devint la vedette incontestée de la jetée. Avant lui, des élans plongeaient déjà dans un bassin sur une jetée rivale, mais aucun n’atteignit jamais cette renommée.

Les cavalières qui montaient l’animal en plein saut

Le vrai courage se tenait sur le dos de l’animal. Sur les cinquante années d’exploitation, plus de 19 femmes en maillot de bain se relayèrent, montant plus de 14 chevaux différents. Elles s’agrippaient à la crinière au moment du plongeon, exposées à un choc violent à l’arrivée dans l’eau.

La plus célèbre d’entre elles plongea jusqu’en 1942, soit dix-huit ans de carrière. Détail bouleversant : elle passa onze de ces années aveugle, sans jamais renoncer au saut. Elle vécut jusqu’à l’âge remarquable de 99 ans, comme un pied de nez au danger qu’elle avait affronté chaque jour.

La blessure la plus grave frappa Sonora Webster, entrée dans la troupe en 1923 et montée sur la plateforme dès l’âge de 15 ans. En 1931, son cheval plongea déséquilibré. Elle heurta l’eau tête la première et, faute d’avoir fermé les yeux à temps, subit un décollement de rétine qui la rendit aveugle. En moyenne, les cavalières comptaient deux blessures par an, souvent une fracture ou une contusion.

La fin d’un spectacle et les questions qu’il laisse derrière lui

Le rideau tomba en 1978. Selon les historiens, l’arrêt s’expliqua par des raisons financières et non par des considérations de bien-être animal. Une brève tentative de résurrection eut lieu en 1993, vite abandonnée face à l’opposition de PETA et d’autres militants de la cause animale.

Le numéro a longtemps alimenté les rumeurs. On murmurait que les chevaux étaient forcés à sauter à l’aide de trappes, d’aiguillons électriques ou de piqûres. Ces accusations sont restées non prouvées et furent rejetées par l’ensemble des participants au spectacle. Fait troublant : on affirme qu’aucune blessure ne fut jamais signalée chez les chevaux plongeurs.

Reste un paradoxe difficile à trancher. Les animaux semblaient épargnés, tandis que les femmes payaient le prix fort de ce spectacle vertigineux. Une inversion des rôles qui interroge notre rapport au risque et au divertissement.

Du plongeon accidentel d’un dresseur du Nebraska aux foules d’Atlantic City, le cheval plongeur incarne une époque où le sensationnel primait sur tout le reste. Un tel numéro serait aujourd’hui impensable, et c’est peut-être là sa leçon la plus intéressante : ce que nous jugions divertissant hier peut devenir inacceptable demain. Alors, où placerons-nous nos propres limites dans les années à venir ?

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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