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Sur les traces de l’ancienne usine matanaise de la CIP

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« Soixante ans d’histoire qui disparaissent », murmure l'ex-receptionniste de l'usine, Monique Fournier, devant la démolition de la cartonnerie RockTenn, mieux connue par les anciens de Matane comme «  la CIP  ».

L'usine de la CIP dans le Parc industriel de Matane, avec un panneau «CIP usine de carton à onduler».

Démolie cette année, l’ancienne cartonnerie de la Canadian International Paper Company a marqué la cœur de ses anciens employés ainsi que l’économie de Matane.

Photo : SHGM / La Voix Gaspésienne

Amassés autour du petit écran d’un ordinateur, dans les locaux de la Société d'histoire et de généalogie de la Matanie, ils sont un groupe de six retraités à partager la même nostalgie. On a passé toute notre vie à l’usine ensemble, toujours dans la même bâtisse, commente Eddy Pellerin, un des premiers ouvriers de l'ex-cartonnerie.

Sylvain Ross, lui, décrit ses anciens collègues comme une famille.

Je me suis toujours levé en étant content d’aller à l’usine et d’aller travailler.

Un groupe de retraité est assis derrière une grande table avec un ordinateur, et regardent tous dans la même direction.

Plusieurs retraités de l’usine, dont le maire de Matane, se sont réunis à la Société d’histoire et de généalogie de Matane pour raconter à Radio-Canada leurs souvenirs.

Photo : Radio-Canada / Myriam Ouellette

Un morceau de l’histoire

Au milieu du 20e siècle, l'économie de Matane tourne autour de l’industrie forestière, notamment grâce à deux entreprises, Hammermill et Price Brothers Company. Or, au début des années 1960, ces deux entreprises ferment et près de 1000 emplois sont perdus.

Il faut alors repenser l’économie de la ville et des projets comme celui de la traverse Matane-Godbout voient le jour.

La scierie Price Brothers en 1954. On reconnaît le barrage Mathieu-D'Amours et une maison ancestrale qui se trouve toujours au pied de la côte Saint-Joseph.

La scierie Price Brothers en 1954, derrière le barrage Mathieu-D'Amours. (Photo d'archives)

Photo : Archives SHGM, photo Victor Sirois

Le projet le plus prometteur était celui du développement du parc industriel explique Louis Audet, président de la Société d’histoire et de généalogie de la Matanie. Et la première usine du parc industriel, ça a été la CIP.

En 1965, le premier ministre Jean Lesage annonce l’ouverture prochaine de la cartonnerie, mais tout le monde reste sceptique, selon Louis Audet. Dans les journaux, on parlait de l’usine à promesses électorales, s’amuse-t-il.

Louis Audet, le président de la Société d’histoire et de généalogie de La Matanie, regarde un recueil d'articles de journaux.

Le président du conseil d’administration de la Société d’histoire et de généalogie de la Matanie, rappelle que peu de gens, à l'époque, croyaient à la construction de la cartonnerie.

Photo : Radio-Canada / Myriam Ouellette

Pourtant, la construction de l’usine s’amorce l’année suivante. Une grande parade est organisée à travers la ville de Matane pour lancer le chantier.

On fait les choses en grand avec un bulldozer pour un premier coup de gratte et c’est nul autre que Jean Lesage, le premier ministre, qui embarque aux commandes!

Un moulin à jeune

L’ouverture de la CIP a eu un effet d’entraînement sur le développement de Matane, affirme Louis Audet. On a construit un port de mer en eaux profondes à Matane-sur-Mer et il y a d’autres usines qui se sont établies dans le parc industriel.

L'avenue Desjardins à Matane, avec l'usine de la CIP au loin.

De nombreuses familles se sont installées à Matane, grâce au travail que promettait la cartonnerie.

Photo : SHGM / La Voix Gaspésienne

La cartonnerie fonctionnait 24 heures sur 24. À ses débuts, elle produisait près de 150 tonnes métriques par jour de carton ondulé et embauchait plus de 150 ouvriers, presque tous âgés dans la vingtaine.

Heille! C’était incroyable!, s’exclame Monique Fournier. Ces jeunes, avec les grosses payes, ça s’achetait des voitures, des maisons, ça rencontrait des Matanaises, ça faisait de nouvelles familles.

Monique Fournier, une femme âgée, regarde la caméra en souriant.

En 1967, Monique Fournier était l’une des deux seules femmes à travailler pour l’usine de la CIP. Elle était réceptionniste.

Photo : Radio-Canada / Myriam Ouellette

Je suis très contente que Matane ait eu cette usine. Les restaurants, les hôtels, les commerces, les épiceries, imaginez que c’était l'euphorie parce que l’argent roulait!

On s’est tous rencontrés dans la même rue, relate le retraité Roland St-Onge. Il garde un excellent souvenir de sa jeunesse à la cartonnerie. Les patrons d’usine auraient aimé qu’on ait plus de différence d’âge que ça! Le bruit commençait à 5 h, le soir, lance-t-il en riant.

Jean-Pierre Levasseur, lui-même ancien cadre de l’usine, renchérit : C’était un moulin à jeunes, on s’amusait, on travaillait pis on battait des records.

Roland St Onge, un homme âgé avec des lunettes accrochées à sa chemise, se tient les mains en souriant à l'objectif.

«On était un groupe de gens chanceux, chanceux parce qu’on a eu beaucoup de plaisir», avoue Roland St Onge, retraité de la CIP.

Photo : Radio-Canada / Myriam Ouellette

Au fil des années, les propriétaires de l’usine se succèdent : Produits forestiers Canadien Pacific, Carton Saint-Laurent, Smurfit Stone puis RockTenn. L’arrivée des deux dernières entreprises américaines inquiète la population, décrit Louis Audet. Je pense qu'il y avait raison de s'inquiéter , commente-t-il.

La fin d'une ère

Au début du millénaire, la vente de pâte et papier est en déclin, souligne l'historien. Plusieurs tentatives pour diminuer les coûts de production de l'usine sont mises en place, comme l'installation de deux chaudières à biomasse.

Une partie du toit d'une usine.

La chaudière à biomasse, installée pour aider à la relance de la cartonnerie RockTenn, était évaluée à 12 M$ et a été financée par des fonds publics. (Photo d'archives)

Photo : Radio-Canada / Myriam Ouellette

Malgré tout, en 2012, moins d'un an après l’acquisition de l'usine par RockTenn, la cartonnerie ferme ses portes. Une centaine de travailleurs se retrouvent sans emplois.

Deux pelles mécaniques en train de démolir une usine.

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Propriétaire des lieux depuis 10 ans, la Ville de Matane a tenté de retrouver un repreneur pour revaloriser les installations avant de finalement décider de les démolir pour exploiter le site.

Photo : Radio-Canada / Myriam Ouellette

Face à ce coup dur pour l’économie locale, la Ville de Matane lance plusieurs tentatives pour touver un preneur pour les lieux, avant d'en devenir la propriétaire. Restée à l’abandon pendant une décennie, l'usineest alors détruite afin de revaloriser le site du parc industriel.

Un retraité souriant, Jean-Yves Vézina, se tient debout devant une étagère de bibliothèque.

Selon Jean-Yves Vézina, la destruction de l'usine prouve qu'elle avait été construite pour durer. «C’était très solide, c’était en béton, en acier», indique-t-il.

Photo : Radio-Canada / Myriam Ouellette

Jean-Yves Vézina y aura travaillé près de 50 ans. Le fait de voir tomber ça par morceau, ça donne un coup.

C’est comme se faire arracher un bras!

Un nouveau chapitre pour Matane

Sur le terrain de 42 hectares devant être décontaminé, le tiers a déjà été racheté. Énergie Flumen souhaite y construire un centre de calcul à haute densité tandis que l’usine de céramique Duravit, vient d’y être inaugurée.

Enfin, la Ville de Matane envisage de construire son nouveau garage municipal sur ce qui reste du terrain.

Des travailleurs vérifient la qualité des pièces en céramique.

La multinationale allemande Duravit a choisi Matane et l'ancien site de la cartonnerie pour construire sa première installation en Amérique du Nord. (Photo d'archives)

Photo : Radio-Canada / Jean-François Deschênes

Le maire de Matane, Eddy Métivier, et son père sont tous les deux d’anciens employés de la CIP. Le maire y occupait un poste d’ingénieur. Il croît que cet emploi à l'usine a joué un rôle dans sa décision de se lancer en politique. C’est une façon de redonner à mon coin de pays, décrit-il.

Continuer à ce qu’il y ait encore d’autres vies, d’autres familles qui puissent en vivre et des sourires autour de la table à l’heure du souper, parce que les gens ont du bon travail.

Eddy Métivier, devant l'hôtel de ville, en hiver.

Le maire de Matane, Eddy Métivier, se souvient, enfant, d’avoir serré la main de Jean Lesage en 1966 lors de son passage à Matane pour le lancement des travaux de l’usine. (Photo d'archives)

Photo : Radio-Canada / Myriam Ouellette

Je n’ai jamais perdu confiance en l’industrie à Matane, soutient le maire, Eddy Métivier. Il donne l'exemple de la nouvelle usine allemande qui produit des pièces en céramique carboneutres, Duravit. Celle-ci devrait employer 240 personnes d’ici 2027.

C’est ça qui est intéressant à Matane, réagit Louis Audet, les autorités politiques et économiques ont toujours cherché des solutions rapidement.

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De l’usine de pâte à carton à celle de céramique, l’industrie de Matane a bien évolué en 60 ans. (Photo d'archives)

Photo : Radio-Canada / Jean-François Deschênes

Le groupe de retraités se réjouit de voir l’économie matanaise continuer d’évoluer. Au bout d’un moment, il faut passer à autre chose, conclut Roland St-Onge.

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