Et si l’océan Pacifique dissimulait, entre deux eaux, une masse de déchets capable de recouvrir trois fois la superficie de la France ? Entre la Californie et Hawaï, une zone immense concentre des dizaines de milliers de tonnes de plastique, un phénomène longtemps sous-estimé par la communauté scientifique. Voici ce que les chercheurs ont réellement découvert.
À retenir
- L’étude Lebreton et al. de 2018 a révélé que le Great Pacific Garbage Patch pèse environ 79 000 tonnes, soit quatre à seize fois plus que les estimations précédentes
- Au moins 46 % de cette masse est constituée de filets de pêche abandonnés, pointant la responsabilité de l’industrie de la pêche plutôt que des seuls déchets domestiques
- Les négociations de l’ONU pour un traité mondial sur le plastique ont échoué à Genève, bloquées notamment par les pays producteurs de pétrole, la Russie, l’Inde, les États-Unis et la Chine
79 000 tonnes de déchets flottants : le chiffre qui a stupéfié les scientifiques
Le « Great Pacific Garbage Patch », cette zone d’accumulation de déchets plastiques située entre la Californie et Hawaï, concentre environ 79 000 tonnes de plastique sur 1,6 million de km², selon l’étude Lebreton et al., publiée en 2018 dans la revue Scientific Reports par l’équipe de l’Ocean Cleanup Foundation. Un chiffre qui donne le vertige quand on sait qu’il s’agit uniquement du plastique flottant en surface, visible depuis un bateau ou un avion.
Ce qui a le plus marqué les chercheurs, ce n’est pas tant le volume brut que l’écart avec les estimations précédentes. Les calculs antérieurs tablaient sur des quantités quatre à seize fois inférieures. Autrement dit, les scientifiques avaient largement sous-estimé l’ampleur du problème pendant des années.
Cette révision à la hausse s’explique par des méthodes de mesure plus précises, combinant survols aériens, chalutages en surface et modélisation des courants océaniques. Un travail de fourmi qui a permis, pour la première fois, de donner une photographie fidèle de cette accumulation. Et le constat est d’autant plus préoccupant que la production mondiale de plastique devrait tripler d’ici 2060, selon les projections actuelles.
Trois fois la France : comment une zone grande comme un continent a pu passer inaperçue
Imaginez superposer trois fois le territoire français sur l’océan Pacifique. C’est à peu près la surface occupée par cette accumulation de déchets, soit 1,6 million de km². Une étendue si vaste qu’elle dépasse l’imagination, et pourtant elle est restée largement invisible du grand public pendant des décennies.
La raison tient à la nature même du phénomène. Contrairement à l’image d’une île de déchets compacte que l’on pourrait survoler d’un coup d’œil, cette masse plastique est diffuse. Les courants marins, en particulier le gyre subtropical du Pacifique Nord, agissent comme un gigantesque tourbillon qui piège et disperse les débris sur une zone immense plutôt que de les concentrer en un point unique.
Résultat, depuis un bateau, on ne traverse pas un continent de plastique mais plutôt une soupe trouble, parsemée de fragments de toutes tailles. Cette dilution a longtemps compliqué le travail des scientifiques, qui peinaient à cartographier précisément les contours de cette zone et à en estimer le poids réel.
Des filets de pêche aux microplastiques : ce que révèle vraiment la composition de cette masse
Contrairement à l’idée reçue d’un amas de bouteilles et de sacs plastiques, l’étude Lebreton et al. révèle une composition plus surprenante. Plus des trois quarts de la masse totale sont portés par des débris de plus de 5 centimètres, et au moins 46 % de cette accumulation est constituée de filets de pêche abandonnés ou perdus en mer.
Ces filets, souvent appelés « filets fantômes », continuent de piéger poissons, tortues et mammifères marins pendant des années après leur abandon. Un problème qui pointe directement vers l’industrie de la pêche, bien plus que vers les déchets domestiques auxquels on pense spontanément.
Mais le plastique visible n’est que la partie émergée du problème. Une étude publiée en 2026 dans Nature Climate Change par une équipe de scientifiques chinois et américains montre que les micro et nanoplastiques en suspension dans l’atmosphère contribuent au réchauffement climatique, avec un effet particulièrement marqué dans des zones d’accumulation comme celle-ci. Ces particules, invisibles à l’œil nu, modifieraient la façon dont l’atmosphère absorbe et renvoie la chaleur.
Face à ce constat, des initiatives de nettoyage existent. L’organisation The Ocean Cleanup affirme avoir collecté plus de 62 millions de kilogrammes de déchets dans les écosystèmes aquatiques, et a récemment signé une lettre d’intention avec la CESAP des Nations unies pour étendre son action. Un geste qui reste toutefois modeste face à l’ampleur du phénomène.
Sur le plan diplomatique, la situation reste tendue. Les négociations de l’ONU pour un traité mondial sur le plastique se sont achevées sans accord à Genève, après plus de dix jours de discussions entre 185 pays. L’échec serait principalement dû à l’opposition de pays producteurs de pétrole, ainsi que de la Russie, de l’Inde, des États-Unis et de la Chine, réticents à toute restriction de la production. La ministre française de la Transition écologique, Agnès Pannier-Runacher, s’est dite « déçue » et « en colère » face à ce blocage.
Le processus continue malgré tout. Julio Cordano, ambassadeur chilien, a pris la présidence du Comité intergouvernemental de négociation après la démission de son prédécesseur, et une nouvelle session de discussions, baptisée INC-5.4, est annoncée pour le printemps 2027. De quoi nourrir un espoir prudent, même si une réunion préparatoire tenue à Nairobi a déjà été critiquée pour avoir exclu la société civile et les scientifiques des débats.
Le Great Pacific Garbage Patch n’est donc pas qu’une curiosité océanographique isolée. C’est le symptôme visible, mesurable, d’un système de production et de consommation qui génère toujours plus de déchets plastiques, année après année. Entre les avancées scientifiques qui affinent notre compréhension du phénomène et les blocages politiques qui freinent toute action concrète, le dossier reste ouvert, et son issue dépendra autant des laboratoires que des tables de négociation.


1 day_ago
53



























.jpg)






French (CA)