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Avec cette série, l’équipe éditoriale remonte la ligne du temps jusqu’au référendum de 1980 et braque les projecteurs sur des Québécois dont le legs a marqué notre paysage sociopolitique. Aujourd’hui : André Caillé, la crise du verglas et… un col roulé.
L’habit ne fait peut-être pas le moine, mais il peut contribuer à forger une impression de contrôle. En 2022, au plus fort de la crise énergétique en France, le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, a troqué la cravate pour le col roulé, imité par le président Macron. Ce symbole de sobriété, les Québécois en connaissent une variante puissante, gracieuseté d’André Caillé. En 1998, à la faveur de la crise du verglas qui a mis le réseau d’Hydro-Québec à genoux, il en a fait le porte-étendard de notre résistance énergétique.
Ce fut d’abord un geste spontané. Débarqué en catastrophe à Saint-Hyacinthe, mal préparé pour le froid mordant, le p.-d.g. d’Hydro-Québec s’était fait offrir un col roulé par son chauffeur. Le port du vêtement frappé du logo d’Hydro est vite devenu un acte de solidarité avec les travailleurs, pour se transformer, au terme des 35 jours que durera cette crise, en symbole de la résilience de notre fleuron énergétique.
Les premières gouttes commencent à tomber le 5 janvier. Le 9 janvier, le Québec est paralysé. Montréal n’est plus alimenté que par un seul fil. La métropole est sur le point de manquer d’eau, mais elle est aussi impossible à évacuer, car tous ses ponts sont impraticables. Quelque 3,5 millions de Québécois sont privés de courant. Aux côtés d’un premier ministre, Lucien Bouchard, au sommet de ses moyens, le patron d’Hydro-Québec affiche une assurance rassurante. En son for intérieur, il en est à prier pour que la pluie cesse.
Le ciel s’éclaircira enfin. Sur le terrain, c’est la désolation : 24 000 poteaux de bois, 900 pylônes et 3000 kilomètres de lignes électriques céderont sous le poids de quelque 100 millimètres de verglas. On pleurera 30 morts. Dans le triangle noir, les jours de paralysie deviennent des semaines. Le Québec découvre la vulnérabilité d’un réseau qu’il ne soupçonnait pas. La population se serre les coudes, rassurée par le tandem que forment Bouchard et Caillé, le premier en père de la nation qui sait où il va, le second en lumière scientifique qui sait comment y aller.
Cet état de grâce ne résistera pas à la longue reconstruction qui suivra. Encore moins aux changements prescrits par la commission Nicolet. Marqué au fer rouge par la crise, André Caillé poussera les travaux jusqu’à devenir la bête noire des écologistes et des groupes citoyens. Ceux-ci ne lui pardonneront ni la précipitation entourant la ligne Hertel-Des Cantons ni la centrale thermique du Suroît, sur laquelle Québec finira par mettre une croix.
Cet immense chantier a des parentés avec celui que pilote l’actuelle p.-d.g. d’Hydro dans un Québec qui s’est donné pour objectif de devenir le premier État carboneutre en Amérique du Nord d’ici 2050. On parle tout de même d’investissements de 155 à 185 milliards de dollars d’ici 2035 ! Ça ne pèse pas que sur nos finances publiques. Le paysage aussi va changer, a prévenu Claudine Bouchard. « Il va y avoir plus d’éoliennes, plus de pylônes, plus de lignes de transport. »
Avec tout ce que cela comporte de risques démultipliés. La tempête de 1998 a été qualifiée d’historique. Les risques qu’elle se reproduise à l’identique sont faibles. Les changements climatiques annoncent toutefois une intensification et un rapprochement des épisodes de verglas qui vont mettre le réseau à l’épreuve.
Si plusieurs des leçons de la commission Nicolet ont été tirées et mises en place — autant sur les plans technique que politique ou logistique, des bonds de géants ont été franchis —, le réseau reste vulnérable. Hydro-Québec a dû lancer deux alertes de défaillance de puissance, les 3 et 5 décembre. Le service aux résidents n’est pas jugé à la hauteur dans 1800 zones du territoire.
En progression ces dernières années, les pannes restent une bête noire que la société d’État s’est engagée à réduire de 35 % d’ici dix ans. Le défi est d’autant plus grand qu’au fur et à mesure qu’on élargira l’électrification de nos activités quotidiennes (condition essentielle à l’abandon des énergies fossiles), notre intolérance aux pannes va grimper.
Sans compter le fait que près de la moitié de l’énergie totale produite au Québec est perdue et n’apporte aucune valeur à l’économie, selon le baromètre de Prospera. Avant de songer à produire plus, il faudrait s’attaquer de front à la désinvolture et au gaspillage énergétiques qui fleurissent au Québec.
Mais ce n’est pas gagné avec un gouvernement qui mise sur un plafonnement rigide des tarifs et valorise la distribution de blocs aux industriels — au point de pousser l’ex-p.-d.g. Sophie Brochu à s’inquiéter de voir le Québec devenir le « Dollarama de l’électricité ». Ce l’est encore moins avec une Régie de l’énergie aux pouvoirs rétrécis par le gouvernement Legault.
Les Québécois n’ont pas oublié les leçons de la crise du verglas ni celles de la reconstruction qui a suivi. Il faudra donc se lever de bonne heure pour leur imposer une transition énergétique qui en ferait fi.


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