Neuf cents mètres de glace, cinq cents mètres d’eau glaciale, et pourtant : de la vie. En 2018, une équipe de chercheurs britanniques du British Antarctic Survey forait la plate-forme de glace Filchner-Ronne dans l’espoir de récupérer une simple carotte de sédiments. Des éponges et d’autres animaux ont été découverts sur un rocher sous 900 mètres de glace et 500 mètres d’eau en Antarctique, repérés par hasard par une caméra sous-marine, après que les chercheurs ont foré la plate-forme de glace Filchner-Ronne pour obtenir une carotte de sédiments du fond marin. Personne ne s’attendait à trouver quoi que ce soit de vivant à cet endroit précis.
La réaction des scientifiques dit tout de la portée de cette trouvaille. Aucune lumière du soleil n’atteint ces animaux, qui sont censés se nourrir de nourriture transportée depuis des centaines de kilomètres, et la biogéographe marine Huw Griffiths a confié n’avoir jamais imaginé chercher ce genre de vie, pensant qu’elle ne pouvait pas exister là. Un aveu rare dans un milieu scientifique habitué à anticiper ses découvertes. Ici, le hasard a devancé la théorie.
À retenir
- Une vie complexe prospère à plusieurs kilomètres de toute source de lumière sous la glace antarctique
- Des datations au carbone révèlent que cet écosystème existe depuis près de 6000 ans sans interruption
- D’autres découvertes récentes montrent que ces oasis cachées sous les plates-formes de glace sont bien plus courantes qu’on ne l’imaginait
Sommaire
- Un garde-manger introuvable, mais un festin bien réel
- Des colonies vieilles de plusieurs millénaires
- D’autres mondes cachés, d’autres surprises
Un garde-manger introuvable, mais un festin bien réel
Le casse-tête, c’est la nourriture. Sous une plate-forme de glace, aucun rayon de soleil ne pénètre, donc aucune photosynthèse, donc en théorie aucune base alimentaire pour un écosystème. Mais les éponges retrouvées sur ce rocher perdu sous la Filchner-Ronne prospèrent malgré tout, à des dizaines voire des centaines de kilomètres de la moindre source de lumière. Ce n’est pas un cas isolé.
Au même moment, à quelques centaines de kilomètres de là, une autre équipe allemande de l’Alfred Wegener Institute obtenait un résultat tout aussi déconcertant sous la plate-forme de glace Ekström, près de la station Neumayer III. En utilisant de l’eau chaude, l’équipe a foré deux trous à travers près de 200 mètres de la plate-forme de glace Ekström en 2018. Ce qu’ils ont ramené du fond marin a surpris jusqu’aux chercheurs les plus aguerris : les fragments de vie collectés sur le fond marin étaient extraordinaires et complètement inattendus, et malgré leur situation à plusieurs kilomètres de la mer ouverte, la biodiversité des spécimens récoltés était extrêmement riche.
Comment expliquer cette abondance sans lumière ni photosynthèse locale ? L’équipe conclut qu’il doit y avoir suffisamment d’algues transportées sous la plate-forme de glace depuis les eaux libres pour alimenter un réseau trophique solide. ces créatures vivent des miettes tombées d’une table bien lointaine, un courant marin faisant office de tapis roulant à nourriture sur des kilomètres de banquise.
Des colonies vieilles de plusieurs millénaires
La datation au carbone réserve une autre surprise, peut-être la plus vertigineuse. Ces animaux ne sont pas des nouveaux arrivants profitant d’un accès temporaire à cet abri sous-glaciaire. Comme l’a expliqué le co-auteur Gerhard Kuhn, qui a coordonné le projet de forage, une autre surprise a été de découvrir depuis combien de temps la vie existait ici : la datation au carbone des fragments morts de ces animaux du fond marin variait de l’époque actuelle à 5800 ans. Six millénaires de vie continue, cachée sous une épaisseur de glace que personne n’a jamais soulevée.
Ce chiffre ne relève pas de l’anecdote. Il signifie qu’un écosystème entier a traversé, sans interruption, des variations climatiques majeures, invisible et ignoré de la science jusqu’à ce forage. Malgré une vie à 3-9 km de l’eau libre la plus proche, un oasis de vie a pu exister continuellement pendant près de 6000 ans sous la plate-forme de glace. Difficile de ne pas y voir un vertige temporel : ces éponges et bivalves étaient déjà là quand les pyramides d’Égypte n’existaient pas encore.
D’autres mondes cachés, d’autres surprises
L’Antarctique n’a pas fini de livrer ce genre de secrets. En 2022, une équipe néo-zélandaise menée par le physicien marin Craig Stevens s’intéressait à une rivière souterraine près du glacier Kamb, en plein cœur de la plate-forme de Ross. Les chercheurs ont découvert un écosystème jamais observé auparavant, niché dans une rivière souterraine à un tiers de mile sous une plate-forme de glace antarctique, en forant à travers la glace pour y déposer une caméra. Le résultat a dépassé toutes les attentes.
Des centaines d’amphipodes, ces petits crustacés ressemblant à des crevettes, ont envahi la caméra alors qu’elle descendait dans la rivière. Un témoin de l’expédition résume l’ampleur du choc : « dans une expérience normale, voir une seule de ces créatures nous ferait sauter de joie de bonheur. Là, nous avons été submergés. » De quoi transformer un forage de routine en moment de sidération collective.
Plus récemment encore, le calving d’un iceberg géant a offert aux scientifiques un accès direct à une zone du plancher océanique jusque-là scellée sous la plate-forme de glace George VI. Le détachement de l’iceberg a exposé une région jamais vue par un œil humain, révélant un écosystème vibrant et florissant. La chercheuse Patricia Esquete, membre de l’expédition, en tire une conclusion qui bouscule les études précédentes : « maintenant nous savons que sous les plates-formes de glace, au moins dans les 15 premiers kilomètres depuis le front, il existe des écosystèmes diversifiés et bien établis ».
Ce que ces expéditions ont en commun dépasse la simple anecdote scientifique. Chacune d’elles renverse un postulat tenu pour acquis : qu’aucune vie complexe ne pouvait subsister loin de la lumière, coupée du monde par des centaines de mètres de glace compacte. Le paradoxe est presque cruel pour ces écosystèmes millénaires, restés intacts pendant des millénaires precisément parce que rien ni personne ne pouvait les atteindre : la fonte accélérée des calottes glaciaires, elle, pourrait bien réussir là où des siècles de froid extrême avaient échoué, en les exposant enfin à un monde qu’ils n’ont jamais connu.
Sources : media24.fr | tomsguide.fr


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