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Mardi matin, à Montréal-Nord, le Regroupement des intervenants et intervenantes d’origine haïtienne a offert plus qu’une conférence de presse. C’était, pour moi, un rassemblement de plusieurs visages familiers, acteurs de la société civile en tous genres, du quartier et d’ailleurs. Parce que chaque fois que les dirigeants du Québec se disent « choqués », « surpris », « catastrophés » de l’existence du racisme — oui, oui, chez nous — le sens du service public s’empare de certains de nos corps. Ça y est. Encore un tour. Voyons si on peut avancer. Élargir quelque peu l’horizon du politiquement faisable. Produire plus de rapports, d’expertise, d’archives et de précédents sur lesquels s’appuieront ceux qui nous suivent, la prochaine fois qu’on découvrira avec « choc » le racisme, oui, encore aujourd’hui.
Parmi ceux qui m’ont saluée avec l’aura la plus calme, c’est mieux dit en créole, la plus poze, il y avait les aînés. Des intervenants d’organisme communautaire du quartier qui y sont depuis plusieurs décennies, et même, dans certains cas, en sont les cofondateurs. Celles et ceux qui ont vu passer des générations de jeunes maltraités par la police. Sur le visage de bien des aînés, mardi, j’ai vu passer des demi-sourires de sphinx.
Mercredi, Viviane Namasté, professeure à Concordia qui s’est penchée sur l’histoire de la communauté haïtienne à Montréal, m’a suggéré de lire un mémoire déposé par la Maison d’Haïti au Comité d’enquête sur les relations entre les corps policiers et les minorités visibles et ethniques. L’exercice public, aussi appelé « Commission Bellemare », est piloté par la Commission des droits de la personne à l’époque où le Québec vient de « redécouvrir » le racisme dans la police. Nous sommes… en 1988.
Je réalise, dans le ton passif-agressif de certains passages (c’est un compliment), que les aînés se répétaient déjà en 1988. « Il est un fait indéniable que les minorités ethniques subissent le racisme à Montréal. La communauté haïtienne a payé plus que sa part de la note. Il est frappant de noter, dans nos rapports antérieurs, les relations avec la police avaient occupé une très grande place. Aujourd’hui, rien ne semble avoir changé. »
Le rapport insiste surtout sur l’amélioration des procédures internes pour la police et la formation des policiers en contexte « interculturel ». On veut que la police se diversifie, se sensibilise, se rapproche des communautés. On a privilégié en 1988, à quelques mots près, l’approche que Fady Dagher nous présente comme novatrice depuis sa nomination comme chef du SPVM. En 1995, le comité de surveillance chargé du suivi du rapport Bellemare nous annonce qu’en matière de formation des policiers, « force est de constater qu’il reste encore beaucoup à faire pour intégrer de façon significative la dimension interculturelle ».
Parmi les commissaires de 1988, je reconnais le nom de Maryse Alcindor, qui avait été nommée en 2016 par le gouvernement Couillard pour mener le comité consultatif chargé d’évaluer comment mettre en place une éventuelle commission sur le racisme systémique. Étant l’une des personnes à l’origine de cette demande, j’y siégeais aussi. Quand le gouvernement nous faisait tourner en rond (avant d’abandonner l’exercice), Maryse Alcindor était plus poze que moi, qui n’avais pas rejoué trop souvent dans le même film.
Myrlande Pierre, qui est aujourd’hui vice-présidente de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse et qui tentait déjà d’expliquer le racisme au Comité des relations interculturelles au début des années 2000, était aussi plus poze que moi. Will Prosper, cofondateur de Montréal-Nord Républik et Hoodstock, vétéran du « choc » vécu à la suite de la mort de Fredy Villanueva, était tout aussi poze. En 2026, au moment où Fady Dagher est surpris de découvrir tant de racisme et qu’on me demande d’expliquer que le racisme systémique existe pour faire avancer la cause, je le fais aussi avec sérénité.
Alors, allons-y. Réexpliquons qu’au-delà de ce qu’un chef de police dit, il faut aussi examiner ce qu’il fait.
Ce qu’il fait, c’est attendre un vendredi soir de juin à 22 h 30, le jour même où l’Assemblée nationale a suspendu ses travaux pour l’été, pour tenir une conférence de presse sur le racisme au SPVM — alors que l’enquête était en cours depuis mars. Le moment limite la robustesse du débat démocratique et l’aide à rester en contrôle.
Ce qu’il fait, c’est aussi tenter de nous convaincre qu’il est humainement possible d’être à la fois juge et partie, et donc de régler ça « à l’interne ». Et qu’un chef de police peut à la fois se porter à la défense de la réputation de son organisation et mettre en lumière ses aspects les plus sombres, sans faillir à l’une ou l’autre de ces missions, ou les deux.
Ce qu’il fait, c’est rejeter la recommandation du rapport d’experts sur le profilage racial du SPVM de 2023, qui recommande un moratoire sur les interpellations policières, soit la principale « poignée » du profilage racial, et non d’insister sur une proverbiale meilleure formation ou organisation interne de la police qui changerait tout — l’approche qui échoue systématiquement depuis au moins 1988.
Ce que moi-même et bien des gens qui s’y connaissent un peu voudrions voir, c’est une enquête publique sur le racisme systémique dans la police, un moratoire sur les interpellations et une révision en profondeur du règlement municipal, question d’éliminer les autres « poignées » sur lesquels les policiers pourraient se rabattre pour continuer à harceler indûment les citoyens de nos communautés.
On verra si on préfère les « solutions » qui n’en sont pas, et qui n’ont jamais fonctionné, mais qui donnent l’impression d’avoir « fait quelque chose » après une « onde de choc ». Si c’est le cas, dans quelques années, le Québec sera à nouveau « surpris » qu’il subsiste du racisme dans les corps policiers et que les droits de la personne de citoyens soient bafoués.
Alors, nous nous répéterons. Poze.


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