Il faut rendre à César ce qui appartient à César. Et aux Suisses de l’étranger ce qui, semble-t-il, leur appartient: le 1er août, que nous fêtons chaque année, serait en partie leur œuvre. L’histoire est assez savoureuse. En 1891, la Suisse célèbre en grande pompe les 600 ans du pacte de 1291.
Une belle affaire, mais prévue comme un événement exceptionnel. Une fois les fanfares rangées et les derniers feux éteints, on aurait pu passer à autre chose. Sauf que les Suisses de l’étranger, eux, ne l’entendaient pas de cette oreille. Ils regardaient les Français célébrer leur 14 juillet partout dans le monde et se demandaient, en gros: «Et nous, alors?»
Lire aussi: L’astucieuse invention du premier 1er AoûtIls voulaient une fête nationale récurrente, qui leur permette de rester reliés à la patrie et, accessoirement, de rappeler à leur pays d’accueil que la Suisse existait. Leur pression a contribué à la décision prise en 1899 de célébrer le 1er août chaque année. Nous autres, Suisses de l’intérieur, avons donc peut-être une dette envers ceux qui sont partis. Depuis, les choses ont légèrement évolué. Il y a eu les feux de joie, les lampions, les discours, les feux d’artifice. Et puis le cervelas. Beaucoup de cervelas.
La «Cinquième Suisse» n’est pas si petite
Mais que devient donc le 1er août lorsque la Suisse est à plusieurs milliers de kilomètres? Est-ce encore une fête nationale ou une vaste séance collective de nostalgie? Pour le savoir, il suffit de suivre la trace du drapeau rouge à croix blanche.
Ils sont aujourd’hui 838 600 Suissesses et Suisses enregistrés comme vivant à l’étranger. Et contrairement à l’image du compatriote solitaire installé au bout du monde, une bonne moitié d’entre eux, 47%, vivent dans un pays limitrophe et 64% en Europe. La France arrive très largement en tête avec 212 400 Suisses. Puis viennent l’Allemagne avec 102 100, l’Italie avec 53 100, le Royaume-Uni avec 41 400 et l’Espagne avec 28 200. Hors d’Europe, les Etats-Unis dominent avec 85 900 Suisses, devant le Canada (42 000) et l’Australie (27 000).
Chez nos voisins
La plus grande communauté suisse du monde vit en France. Et pas uniquement à Paris: 50 800 Suisses vivent en Haute-Savoie, où ils représentent environ 6% de la population. L’Ain en compte 18 100, le Haut-Rhin 17 000 et le Doubs 14 500. Voilà donc des Suisses de l’étranger qui peuvent, pour certains, être plus proches du Léman que bien des Suisses de l’intérieur.
Pour eux, la Suisse n’est pas forcément un souvenir lointain: elle est parfois visible depuis la fenêtre. Pour ceux qui peuvent facilement et régulièrement revenir au pays, la fête nationale se déguste sans trop de nostalgie. A l’image de Franck, Neuchâtelois installé en Alsace: «Je fête rarement le 1er août en France comme ce n’est pas férié. Mais cette année, ça tombe un samedi. On ira donc avec des amis faire une randonnée et griller quelques cervelas. Enfin, si on a le droit de le faire à cause de la sécheresse».
Un détachement apparent qui s’explique le plus souvent par le nombre important de binationaux en France, comme en Italie. Ainsi, Francesco, Veveysan, se rend chaque été à Colledimezzo, dans les Abruzzes: «La première semaine du mois d’août, il y a un événement chaque soir jusqu’à la fête du village le 5; avec un feu d’artifice. De nombreux résidents de Vevey et alentours, de la Riviera, du Chablais et aussi de Morges et Saint-Prex, s’y retrouvent pour les fêtes du village». Loin du 1er août à la Suisse donc.
Bienvenue au Swiss Village nord-américain
Un drapeau américain entouré de drapeaux suisses, le 5 août 2025 aux Etats-Unis. — © CHRISTIAN BEUTLER / KEYSTONE
Mais plus on s’éloigne du pays, plus l’attachement à cette fête prend de l’importance. Avec 85 900 ressortissants, les Etats-Unis abritent ainsi la plus grande communauté suisse hors d’Europe. Et à Washington, le 1er août prend des allures de petit parc d’attractions helvétique. Le Swiss Club organise la fête à l’ambassade de Suisse. Pour 2026, rendez-vous est donné le 1er août, avec sponsors, vendeurs, exposants et bénévoles réunis autour d’un véritable «Swiss Village».
Erwin Buerlimann, right, and Felicitas Cotner, members of the Swiss Folklore Group, perform Saturday, July 28, 2007, at the Embassy of Switzerland in Washington. (AP Photo/Haraz N. Ghanbari) — © HARAZ N. GHANBARI / KEYSTONE
Au Canada, qui compte 42 000 Suisses, la fête nationale se fait flexible. Réunir tout le monde un samedi soir autour d’un cervelas y relève de l’exploit logistique. Cette année, les représentations suisses recensent des célébrations dans plusieurs provinces, du Manitoba à la Nouvelle-Ecosse, entre le 26 juillet et le 1er août. Même la ponctualité helvétique a ses limites lorsqu’il faut faire venir des gens de plusieurs centaines de kilomètres.
La Suisse d’en bas
Avec 27 000 Suisses, l’Australie constitue la troisième communauté suisse hors d’Europe. Et là-bas, le 1er août se passe en hiver. A Sydney, le Swiss Club of New South Wales compte autour de 300 membres et organise toute une vie communautaire: journée nationale, repas, promenades, fêtes, jass, activités pour enfants. Le club explique clairement son objectif: maintenir les traditions et la culture suisses en Australie et, «peut-être en créer quelques-unes». En 2024, le club proposait par exemple un dîner de 1er août autour d’une fondue.
Voir aussi: En vidéo – Fête nationale: il ne s’est absolument rien passé le 1er août 1291En Asie, le sens du détail
Et puis il y a Singapour. Ici, on atteint une sorte de perfection dans l’art de transporter le 1er août à l’autre bout du monde. Pour cette année, le Swiss Club de Singapour prévoit un apéritif offert par l’ambassade, le message du président de la Confédération aux Suisses de l’étranger, un discours diplomatique, un buffet suisse, des stations de raclette, un cor des Alpes, de la musique, une tombola, un cortège aux lampions pour les enfants… Et, tenez-vous bien: un feu de joie traditionnel. A Singapour. Sous les tropiques.
En Indonésie, à Jakarta, le 1er août change encore de registre. L’an dernier, la fête organisée par l’ambassade de Suisse a réuni plus de 800 personnes: responsables gouvernementaux, diplomates, dirigeants économiques, communauté helvétique et «amis de la Suisse». Le 1er août ressemble moins à une fête de village qu’à une immense soirée de relations publiques.
Il serait dommage de quitter l’Asie sans faire un détour par le Japon et la Chine. A Tokyo, en juillet 2025, le Swiss Club Tokyo, l’ambassade de Suisse et la Chambre de commerce suisse au Japon ont organisé leur fête nationale au Yokohama Country & Athletic Club. Au menu: discours, hymnes, musique, saucisses grillées et raclette. La Suisse était donc bien là, même si le 1er août avait pris quelques jours d’avance.
Le plus intéressant est peut-être ailleurs. Le Swiss Club Tokyo n’est pas uniquement une machine à nostalgie helvétique: on y fait du ski, des promenades, des pique-niques et même des sorties pour admirer les cerisiers en fleurs. En somme, la petite communauté suisse ne cherche pas seulement à reproduire la Suisse au Japon. Elle fabrique une manière suisse de vivre au Japon.
En Chine, le phénomène est encore plus visible. Le Swiss Club Shanghai, fondé en 1998, réunit les Suisses du delta du Yangtsé, mais aussi les «amis de la Suisse», et organise notamment une fête nationale annuelle. A Pékin également, les Suisses expatriés et leurs amis se retrouvent autour de leur attachement au pays.
En Egypte, un club comme maison de famille
Au Caire, c’est le Swiss Club qui organise une fête nationale le soir du 1er août. Et c’est une autre constante de la Cinquième Suisse: lorsque la communauté est suffisamment structurée, le Swiss Club devient une sorte de maison suisse délocalisée. On y mange, on s’y retrouve, on y joue, on y parle parfois les langues nationales, on y transmet des traditions aux enfants.
On pourrait presque affirmer que plus on s’éloigne de la Suisse, plus elle tient dans de petites choses: une croix blanche, une cloche, une chanson, un morceau de fromage fondu. Pour autant, il serait exagéré d’imaginer toute la Cinquième Suisse réunie autour d’un immense feu de joie. Il n’existe pas de statistiques permettant de savoir combien d’entre eux célèbrent effectivement le 1er août. La diaspora est trop diverse: expatriés récents, familles binationales, enfants nés à l’étranger, retraités, descendants de Suisses, personnes installées depuis plusieurs générations…
Ce que montrent les communautés organisées, en revanche, est assez clair: lorsqu’une fête existe, les gens viennent. Parfois ils sont quelques dizaines. Parfois plusieurs centaines. Parfois plus de 800, comme à Jakarta. Et ils viennent surtout pour être ensemble, comme en Suisse quoi!
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