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Pourquoi Mila Mulroney n’a-t-elle pas encore reçu l’Ordre du Canada ? J’ose espérer que cela viendra bientôt. Et pourquoi Aline Chrétien est-elle décédée sans avoir obtenu cette distinction ?

Derrière ces deux cas d’espèce se cache, à mon avis, un angle mort de notre culture politique. Le Canada reconnaît l’apport des personnes qui exercent officiellement le pouvoir, mais il demeure étonnamment discret lorsqu’il s’agit de celles qui ont contribué à son exercice sans jamais détenir de fonction officielle.

Cela faisait longtemps que je voulais écrire cette chronique. Verba volant, scripta manent — les paroles s’envolent, les écrits restent. On peut en dire autant des distinctions, qui, au même titre que les épitaphes ou les plaques commémoratives, s’inscrivent dans la durée. Ce n’est pas le cas des paroles et des souvenirs qui, comme la mémoire collective, s’effacent avec le temps.

En 2025, Maureen McTeer a été investie de l’Ordre du Canada en reconnaissance de sa carrière d’avocate, d’autrice et de son engagement public. Elle est aussi devenue la première conjointe d’un premier ministre à recevoir cette distinction.

Vous avez bien lu, les conjointes de premiers ministres (car ce sont majoritairement des femmes), contrairement à leurs illustres moitiés, n’ont pas été honorées par la plus haute distinction que le Canada confère à ses citoyens. C’est que la distinction n’est pas offerte aux couples, mais à titre individuel.

Le Canada n’est ni les États-Unis ni la France. Nous n’avons pas de « première dame » investie d’un rôle institutionnel. La conjointe ou le conjoint de la personne qui dirige le pays n’occupe aucune fonction prévue par la loi. Mais l’absence de statut ne signifie pas l’absence de responsabilités.

Pendant des décennies, les conjointes de premiers ministres ont représenté le Canada lors de visites officielles, accueilli des chefs d’État et de gouvernement, accompagné des missions diplomatiques, soutenu des organismes de bienfaisance, défendu des causes sociales et contribué au rayonnement du pays. Elles ont assumé une part importante des exigences protocolaires et humaines liées à la fonction, dans les bons moments comme dans les tragédies nationales. Elles l’ont fait sans mandat officiel, sans rémunération et, bien souvent, sans reconnaissance institutionnelle, avec très peu de ressources ou de soutien.

Le cas d’Aline Chrétien illustre bien ce paradoxe. Jean Chrétien la décrivait comme son « roc » et sa première conseillère. Tous ceux qui ont côtoyé le couple connaissent l’importance que revêtait son rôle. Son jugement politique, sa présence et sa capacité à établir des relations humaines ont contribué, à leur manière, à la représentation du Canada pendant plus de dix ans, et ce, de façon exemplaire. Son décès, survenu en 2020 sans que le pays lui ait accordé sa plus haute distinction civile, laisse un sentiment d’inachèvement.

Le cas de Mila Mulroney soulève la même interrogation. Par son parcours et son intégration, elle a incarné le Canada auprès de nombreux interlocuteurs étrangers, participé à d’innombrables activités protocolaires et poursuivi, par la suite, un engagement philanthropique et universitaire important.

Craignons-nous de reconnaître que l’exercice du pouvoir est presque toujours une aventure à deux ?

L’image du dirigeant solitaire correspond rarement à la réalité. Derrière les grandes carrières publiques se trouvent des partenaires qui absorbent une partie considérable du poids de la fonction : les déplacements incessants, les sacrifices familiaux, la pression médiatique, les obligations protocolaires et l’engagement communautaire.

Je n’affirme pas que le mariage avec un premier ministre devrait ouvrir automatiquement les portes de l’Ordre du Canada aux deux membres du couple. Mais lorsque des décennies de service public, de représentation du pays et d’engagement philanthropique s’ajoutent à cette réalité, pourquoi refuser d’en reconnaître la valeur ? Au contraire, cela traduirait une compréhension plus complète de ce qu’est réellement la vie publique.

Les grandes fonctions publiques reposent souvent sur des duos, des partenariats, des équilibres. Il n’est pas trop tard pour honorer Mila Mulroney. Il l’est malheureusement pour Aline Chrétien.

Le même raisonnement s’applique au Québec pour l’Ordre national du Québec. Il est aussi trop tard pour Andrée Simard. Mais pas pour Lisette Lapointe. Et comme le Québec est souvent plus progressiste que le Canada, pourquoi ne pas considérer Michèle Dionne pour l’Ordre national du Québec, avant son illustre conjoint, pour tout le travail caritatif qu’elle accomplit et continue de faire ?

Être conjointe de premier ministre est synonyme d’innombrables sacrifices. Il serait souhaitable que les prochaines — et les prochains — appelées à consacrer une partie de leur vie au service du pays sachent que l’État est capable de reconnaître leur apport, même lorsqu’il s’exerce sans titre officiel.

Car servir son pays ne se résume pas toujours à exercer une fonction. Parfois, cela consiste simplement à rendre possible, dans l’ombre, l’exercice de celle d’un autre.

D’ailleurs, dans un entretien récent de Paul St-Pierre Plamondon avec Sophie Durocher, il a fait la confidence que sa conjointe, Alexandra Tremblay, désirait se porter candidate aux prochaines élections, mais que cela avait été jugé trop compliqué dans les circonstances.

Souhaitons qu’une reconnaissance leur soit accordée et nous amène ainsi à corriger cet angle mort de notre culture politique. Car reconnaître l’apport des personnes qui ont servi le pays sans jamais avoir porté de titre officiel et ne pas invisibiliser leur contribution, afin qu’elles aussi reçoivent les honneurs d’une nation reconnaissante, me semble tomber sous le sens.

Rodolphe Husny a été conseiller politique dans le gouvernement Harper. Il est aujourd’hui chroniqueur, analyste politique et conférencier.

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