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Montage réalisé à partir d'un visuel publié par Thomas Guénolé sur X dimanche 9 août 2026.Thomas Guénolé a annoncé qu'il débattra prochainement avec Alain Soral, polémiste condamné à de multiples reprises pour injure raciale, provocation à la haine, contestation de crimes contre l'humanité et, plus récemment, association de malfaiteurs. « D'un commun accord, ce débat sera courtois, sérieux, sur le fond, et sans attaque ad hominem », promet le politologue. « Plusieurs personnes m'objectent qu' “on ne débat pas avec l'extrême droite, on la combat” : je réponds, comme d'habitude, que moi, je ne sais combattre l'extrême droite qu'en montant sur le ring », écrit-il. Selon lui, « la stratégie du cordon sanitaire ne marche pas à l'heure des réseaux sociaux : les orateurs antisémites, masculinistes, complotistes, etc., font des audiences énormes, Alain Soral inclus. Dans ce contexte, je suis sincèrement convaincu qu'on ne doit pas laisser leur discours sans contradicteurs, pied à pied, point par point. »
Point par point, passons en revue les différentes raisons pour lesquelles nous pensons qu'un tel exercice est au mieux stérile, au pire contre-productif.
1. C'est une curieuse manière de lutter contre l'antisémitisme que d'apporter son concours à un dispositif dont la règle tacite se résume à « cinq minutes pour les Juifs, cinq minutes pour Hitler ».
Thomas Guénolé affirme son intention de « réfuter une par une » les thèses de Soral. Pour prouver quoi ? Qu'elles sont bel et bien antisémites ? L'ignorait-on vraiment jusqu'ici ? D'où vient cette idée étrange que le débat spectacularisé serait non seulement la seule mais aussi la meilleure manière de combattre les idées frelatées d'un idéologue obsédé par le « complot juif » ?
2. La contradiction « pied à pied, point par point » a déjà été apportée depuis longtemps.
Par la justice à de nombreuses reprises. Par la presse également. C'est aussi ce que contribue à faire un média comme Conspiracy Watch depuis bientôt vingt ans, avec les moyens qui sont les siens. C'est ce que fit en son temps Pierre Vidal-Naquet dans Les Assassins de la mémoire et ce que font, par leurs travaux, la plupart des historiens qui ont bien compris que leur rôle n'était pas de se prêter au simulacre consistant à aller deviser avec les négationnistes. Ne pas débattre avec Vincent Reynouard (et d'ailleurs, pourquoi Guénolé n'irait-il pas aussi débattre avec Reynouard ?) n'est pas pratiquer la politique de la chaise vide. Guénolé confond la réponse sur le fond avec le débat sous cette forme. Lorsqu'il écrit que « laisser [les thèses antisémites de Soral] proliférer sans contradicteur relève de l'erreur stratégique », s'aperçoit-il qu'il reprend à son compte l'argument que ces entrepreneurs de haine servent à leur public depuis des décennies pour se poser en prétendus martyrs de la liberté d'expression ?
3. Le débat spectacularisé est la forme moderne du combat de gladiateurs.
Guénolé en fait d'ailleurs l'aveu lorsqu'il mobilise la métaphore du ring de boxe. Dans un tel dispositif, il ne s'agit pas d'éclairer une question ou de donner à réfléchir mais de détruire un adversaire, dans un octogone où tous les coups sont permis. De tous les formats possibles, c'est peut-être le moins propice à la réflexion : on n'y échange pas des arguments fondés en raison, on y place des punchlines... et parfois de vrais coups de poing. Dans cette arène, la posture l'emporte sur la démonstration. La psychologie de la persuasion l'a établi de longue date : l'aplomb, l'aisance, l'impression qu'on laisse comptent davantage que la rigueur du raisonnement. Combinez cela avec la loi de Brandolini (réfuter une bêtise demande significativement plus d'efforts que la proférer) et l'issue d'un tel débat est écrite d'avance. Comme l'expliquait le paléontologue Stephen Jay Gould, qui confiait ne pas du tout être sûr d'avoir le dessus si d'aventure il était amené à débattre avec un créationniste, « le débat relève d'un certain nombre de règles et de procédés qui n'ont absolument rien à voir avec l'établissement des faits ». Autrement dit, sous le régime de la rhétorique-spectacle, c'est le plus aguerri qui l'emporte. Rêve des sophistes et des populistes. D'autant que rien ne prouve que ce type de confrontation fasse reculer d'un pouce l'audience des falsificateurs. Le débat spectacularisé est en passe de devenir la forme contemporaine de l'ordalie : le vainqueur apparent y est réputé avoir raison par la grâce du dieu-public. S'y prêter, c'est accréditer l'idée que la vérité d'un fait se décide à l'applaudimètre.
4. Débattre avec un falsificateur, c'est lui offrir la légitimité qu'il recherche.
Qu'on le veuille ou non, c'est lui apporter une caution, faire comme si l'on cherchait avec lui la solution à un problème en omettant de rappeler qu'il fait lui-même partie du problème. Quel « terrain commun » pouvons-nous avoir avec un négationniste ? De quels « faits » peut-on vraiment discuter avec lui ? De la mainmise des Juifs sur la politique, les médias et l'économie ? De la réalité des chambres à gaz ? Le dialogue virera rapidement à l'impasse. Et le falsificateur aura tout de même remporté un gain puisqu'on aura laissé croire pendant toute la durée du débat qu'il entretient le même rapport aux faits que son contradicteur. C'est dans la mise en scène de cette symétrie illusoire que réside tout le bénéfice de l'opération pour lui.
5. Les falsificateurs ont une conscience aiguë de leurs intérêts.
Ils ne se prêteraient pas à l'exercice s'ils n'étaient pas convaincus qu'il s'agit là d'un moyen d'accroître leur audience. Par arrogance, on les sous-estime généralement. Il existe des précédents d'un tel aveuglement. Le 17 décembre 1980, Ivan Levaï invita Robert Faurisson au micro d'Europe 1 avec la ferme résolution de le confondre. Connaissant mal le dossier autant que les chausse-trappes de la rhétorique négationniste, le journaliste pensait trouver face à lui un militant d'extrême droite bas du front. Au lieu de quoi il fut confronté à un homme posé, qui avait devancé les objections qu'on pouvait lui faire et qui put dérouler sans accroc sa propagande sur l'une des antennes les plus écoutées de France. Levaï pensait réfuter Faurisson, il lui servit de mégaphone − ce qu'il regretta publiquement par la suite. Autre exemple, à l'heure des réseaux sociaux cette fois-ci : en novembre dernier, les consultants de LCI Aurélien Duchêne et Xavier Tytelman ont tenté une expérience similaire en acceptant de débattre de la guerre en Ukraine sur la chaîne YouTube d'Idriss Aberkane. Résultat : trois heures d'échanges pénibles, où il aura été peu question de l'Ukraine, et où les deux spécialistes durent se rendre à l'évidence de l'impossibilité d'une discussion véritable.
6. À quoi et à qui le débat Guénolé-Soral sert-il finalement ?
On sait déjà qu'une foule de curieux se précipitera sur la vidéo « juste pour voir », avec cette délectation un peu coupable qui nous saisit quand nous scrollons des vidéos d'expériences insolites et inutiles du type « que se passe-t-il quand on jette d'un coup plusieurs kilos de Mentos dans une cuve remplie de Coca-Cola ? » Une expérience proche a déjà été tentée : en 2013, Éric Naulleau débattit avec le patron d'Égalité & Réconciliation par e-mails interposés. Il en sortit un livre, Dialogues désaccordés, dont les deux hommes assurèrent la promotion. En quoi cette opération aura-t-elle affaibli Soral ? On cherche encore. La réalité est que ce fut, pour l'idéologue « national-socialiste », une simple tribune de plus. Quant à ceux qui acceptent de participer à ce genre de débat, il est permis de suspecter que cela serve surtout à satisfaire leur vanité à peu de frais. « Combattre l'antisémitisme » disent-ils ? Et si se prêter à ce jeu était la manière la plus paresseuse et la plus inefficace de le faire ?
7. Céder à l'injonction au débat n'est pas un acte de bravoure.
C'est au contraire se soumettre à l'agenda et aux intimidations de ceux qu'on prétend combattre. C'est souscrire à l'idée, tant de fois répétée par les complotistes, que leurs détracteurs auraient peur et seraient mal assurés de ce qu'ils avancent − ce qui est assez insultant à l'égard de tous ceux qui évitent avec lucidité de servir de faire-valoir aux faussaires.
Refuser d'entrer dans l'arène n'est pas déserter le champ de bataille, c'est choisir ses armes. La stratégie de l'endiguement et du « harcèlement argumentatif » (documenter, recouper, vérifier, analyser, réfuter, archiver) dérange les falsificateurs. Elle vaut à ceux qui l'adoptent une animosité extrême qui se matérialise par des procès-bâillons et un cyberharcèlement incessant. La lutte contre l'antisémitisme n'a rien d'une sinécure. Soral et ses émules ne haïssent pas ceux qui s'entendent avec eux pour débattre avec courtoisie. Ils haïssent ceux qui leur rappellent qu'il y a un coût à falsifier le réel. On comprend, cependant, que Soral n'ait pas grand-chose à craindre de ce débat-ci : sur l'accusation de « génocide » portée contre l'État d'Israël – devenue le cœur du discours antisioniste et un rouage majeur de la diabolisation contemporaine des Juifs –, Guénolé le rejoint déjà, faisant sienne cette langue de la post-vérité que chérissent les complotistes.


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