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Frappes contre des civils, des secouristes, des journalistes et des infrastructures de santé, destructions massives de villes, de villages ainsi que de terres agricoles : depuis l’automne 2023, des ONG libanaises et internationales accusent l’armée israélienne de violations graves du droit international humanitaire. Pour ces organisations de défense des droits humains, plusieurs de ces attaques pourraient constituer des crimes de guerre.
Des chaussettes noires sèchent encore sur un fil tendu dans le petit jardin du centre de la Défense civile libanaise à Nabatieh (Liban-Sud), une institution protégée selon le droit humanitaire international. Une bouteille d’eau est restée posée sur la table, des chaises traînent dans la cour : ici, le temps semble s’être arrêté.
Au sol, des masques, des seringues et des gants en latex noircis témoignent encore de la violence de l’attaque. Un bâtiment à quelques mètres de là est en ruines. La veille, alors qu’un homme était venu demander de l’aide aux secouristes en poste, un drone israélien a frappé à proximité du centre. Deux secouristes ont été tués : Hussein Jaber et Ahmad Noura.
« Ils ont été assassinés alors qu’ils essayaient de sauver une personne blessée venue au centre. Puis une autre frappe les a touchés. Ils m’avaient appelé pour que je vienne les aider. Quand je suis arrivé… je les ai trouvés tous les deux au sol », confie au Devoir Abdallah Halal, l’un des premiers arrivés sur les lieux. À ses côtés, son collègue de 20 ans, qui a miraculeusement survécu à l’attaque, reste silencieux, encore sous le choc.
En ce matin de printemps, malgré le soleil éclatant, l’atmosphère est lourde à Nabatieh. Depuis la nouvelle escalade des violences du 2 mars, et malgré le cessez-le-feu entré en vigueur le 17 avril, la ville ressemble chaque jour un peu plus à une cité fantôme. Sur l’un des axes principaux, des dizaines d’ambulances traversent la ville sirènes hurlantes.
Le cortège funéraire transportant les corps des deux secouristes prend la route vers Saïda, plus au nord et théoriquement plus sûre. Une heure plus tard, près d’une centaine de personnes se pressent pour rendre hommage aux deux hommes, dans la cour du Sérail, le bâtiment gouvernemental de la ville, alors qu’un drone vient de frapper un véhicule à l’entrée nord de la cité. Leurs portraits souriants sont brandis dans la cour. Leurs proches s’effondrent autour des cercueils recouverts de leurs casques et de leurs vestes de secours. « Prenez-les, donnez-les à Joseph Aoun ! » lance une femme agrippée à l’un des cercueils, en référence au président libanais.
À la fin de l’hommage, Marwa (qui n’a pas souhaité donner son nom de famille) s’apprête à suivre le cortège pour rejoindre le cimetière. « Ils essayaient simplement de sauver des gens, souffle-t-elle. Ils n’avaient aucun autre objectif. Ce n’est pas acceptable qu’ils soient attaqués. Ce sont des êtres humains. »
Des attaques contre les secours et la santé
Selon le ministère libanais de la Santé, 123 professionnels de santé ont été tués depuis le 2 mars. Pour plusieurs ONG, ces attaques répétées contre des secouristes et des infrastructures médicales pourraient constituer des crimes de guerre.
Le droit international humanitaire, défini notamment par les conventions de Genève et de La Haye, interdit les attaques qui visent des civils ou des personnes qui ne participent pas aux combats. Les frappes contre des hôpitaux, des ambulances ou du personnel médical peuvent engager la responsabilité pénale individuelle de leurs auteurs.
Le Centre libanais pour les droits humains a publié plusieurs rapports sur les frappes israéliennes contre les infrastructures et du personnel de santé. « Les données dont nous disposons montrent un schéma systématique, suscitant de graves préoccupations quant à des violations du droit international humanitaire », explique Sarah Nasrallah, responsable du plaidoyer et de la communication de l’organisation.
L’ONG Legal Agenda recense également les violations commises sur le sol libanais avec une équipe mêlant journalistes et juristes. Selon elle, Israël détournerait la notion juridique de « civil » afin d’élargir la catégorie des cibles militaires à des habitants, à des bâtiments civils ou à des régions entières. « Ce qu’essaie de faire l’armée, c’est de “déciviliser” : enlever la protection que le droit international accorde aux civils afin de les transformer en cibles militaires », analyse Ghida Frangieh, avocate et chercheuse chez Legal Agenda. L’organisation évoque des frappes jugées disproportionnées contre des maisons de déplacés, des infrastructures civiles ainsi que des secteurs protégés, comme la santé, les secours, les journalistes ou encore les Casques bleus de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL).
L’ONG décrit une politique globale d’« effacement » passant par la destruction d’infrastructures, de terres agricoles, de lieux culturels et d’éléments de mémoire collective, dans une dynamique qualifiée de « domicide, urbicide et écocide ». « Quand tous les lieux de culte et les sites culturels sont détruits, quand on assassine des journalistes qui participent à la mémoire collective de la région, comme Amal Khalil, il y a réellement une volonté d’effacer une civilisation », poursuit Ghida Frangieh.
La voix du Liban-Sud
Le 22 avril, la journaliste pour le quotidien Al-Akhbar Amal Khalil est devenue la 15e journaliste tuée depuis 2023. Elle était dans la ville d’al-Tayri et couvrait les événements dans le sud du Liban. Selon ses proches, la journaliste faisait l’objet de menaces depuis plusieurs années. En 2024, Reporters sans frontières avait appelé à sa protection après des menaces provenant d’un numéro israélien. « Ils lui ont dit : “Nous savons où vous vivez. Partez si vous voulez que votre tête reste attachée à vos épaules” », raconte au Devoir sa nièce Rawane Jaber.
Amal Khalil était en reportage avec sa collègue Zeinab Faraj lorsqu’une première frappe a visé un véhicule près du leur. Les deux journalistes se sont réfugiées dans une maison en attendant les secours. Une seconde frappe a ensuite touché le bâtiment. Zeinab Faraj a pu être extraite des décombres, mais Amal Khalil est décédée avant l’arrivée des secours, bloqués par le mécanisme de coordination du cessez-le-feu. Reporters sans frontières a qualifié cette attaque de possible crime de guerre. Sa collègue est toujours hospitalisée, lourdement blessée.
Une bataille judiciaire et politique
« Tous ces crimes montrent le contexte d’impunité dans lequel Israël opère : ils peuvent faire pratiquement tout ce qu’ils veulent sans qu’aucune contrainte réelle ne pèse sur leur conduite militaire, y compris lorsqu’elle est illégale », estime Ramzi Kaiss, chercheur pour l’ONG Human Rights Watch.
Depuis plusieurs années, les organisations de défense des droits de la personne réclament que le Liban mette en place des mécanismes nationaux permettant d’enquêter sur les crimes de guerre, au moyen d’une législation ou par la reconnaissance de la compétence de la Cour pénale internationale (CPI). « Nous demandons de manière répétée au gouvernement libanais de ratifier le Statut de Rome [fondateur de la CPI], mais cela n’a toujours pas été fait », rappelle Sarah Nasrallah.
Selon Tarek Mitri, vice-premier ministre et président du Comité national sur le droit international humanitaire, Beyrouth pourrait néanmoins s’appuyer sur l’article 12 du texte afin de reconnaître temporairement la compétence de la Cour pour des crimes commis sur son territoire. « Mais le gouvernement libanais n’a pas pris de décision là-dessus. Il existe des réticences internes, d’un côté comme de l’autre [de l’échiquier politique] », explique-t-il. Certains par scepticisme, d’autres par peur d’être accusés à leur tour.
Une équipe du Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme doit visiter le Liban prochainement. En juin, Tarek Mitri se rendra à Genève, au Conseil des droits de l’homme des Nations unies, afin de plaider pour la création d’une commission d’enquête internationale sur les violations commises au Liban. « Ce sont des processus longs, qui ne produisent pas toujours de résultats visibles et tangibles. Leur effet est surtout moral et politique », reconnaît-il.
Seuls face au deuil
Dans ce tourbillon militaro-judiciaire, les victimes et leurs familles se retrouvent souvent seules face à leur deuil et dans l’impossibilité d’obtenir réparation. Pour les proches d’Amal Khalil, restent aujourd’hui les souvenirs et l’envie de continuer à faire entendre les multiples voix du Liban-Sud. « La mort d’Amal doit être la dernière des documentations de ce qu’Israël fait au Liban », enrage sa nièce Rawane, assise dans le salon de la maison familiale de Baisariyeh.
À 16 kilomètres de là, à Saïda, des hommes viennent de mettre en terre les corps de Hussein Jaber et d’Ahmad Noura dans des tombes temporaires : leur commune d’origine étant sous le feu israélien, impossible d’y organiser des funérailles. Leurs collègues se réunissent près de leurs ambulances. L’armée israélienne a lancé de multiples ordres d’évacuation forcée pour des localités de leur zone d’intervention.
Pour limiter les risques, les équipes de secours ont adapté leurs pratiques : attendre avant d’intervenir après une frappe afin d’éviter les « doubles frappes », devenues fréquentes, et coordonner les déplacements avec le mécanisme du cessez-le-feu.
« Parfois, quand la zone est trop dangereuse, nous préférons demander un accompagnement », explique Abdallah Halal. Puis il marque une pause. « Mais que devons-nous faire quand les gens arrivent directement au centre pour demander de l’aide ? Parfois, nous intervenons sans aucune protection, simplement en priant Dieu. » Le 24 mai, leur centre, où Ahmad Noura et Hussein Jaber se trouvaient quand ils ont été tués, a été entièrement détruit par une frappe israélienne.
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