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ENTRETIEN - Le comédien s’est glissé dans la peau d’un homme d’affaires aux activités peu recommandables pour la déclinaison en série du film de Jacques Audiard, une création originale à découvrir ce soir.
La série Un prophète, création originale Canal + inspirée du film éponyme de Jacques Audiard, offre un nouveau récit d’initiation au sein d’une prison. Mamadou Sidibé fait sa première apparition à l’écran dans le rôle de Malik, Comorien, orphelin, incarcéré à Marseille pour avoir joué les mules. Sami Bouajila incarne, lui, un promoteur immobilier qui fraie avec des politiciens véreux et se retrouve aux Baumettes. Tous deux vont faire une alliance forcée. Loin du mafieux corse très communautariste interprété par Niels Arestrup dans le long métrage, Massoud est un homme solitaire, presque autosuffisant. Mais derrière son élégance, son aspect posé, sa voix douce, pointe parfois aussi des accès de rage terrifiants.
Le comédien, qui a à son actif une soixantaine de films et des séries comme Germinal ou Papillons noirs , deux César (Les Témoins et Un fils) et un prix d’interprétation au festival de Canne (Indigènes) se confie sur son rôle mais aussi, avec une sincérité rare, sur son parcours et ses doutes.
TV MAGAZINE.- N’avez-vous pas eu peur de l’ombre du film de Jacques Audiard lorsqu’on vous a proposé ce projet ?
SAMI BOUAJILA. - Je me suis interrogé car il y a en effet le spectre d’Un prophète. Un film, ce n’est pas comme une pièce de théâtre, ce n’est pas un répertoire que l’on utilise. J’ai été d’abord rassuré par le fait que, à part le titre et la situation - le cadre de la prison -, cette écriture passe à autre chose. Le contexte est différent. Le point de vue, la culture du réalisateur sont différents. Surtout la direction artistique est différente. Dès la première semaine, je pense que nous avons tous oublié le film, il y avait d’autres enjeux.
Que pouvez-vous nous dire de votre personnage ?
Massoud est un Machiavel qui maîtrise, anticipe, dirige. J’adore que ce soit un joueur de poker. Il sait qu’il faut jouer cette carte de la prison mais il n’en est pas moins déstabilisé. Massoud, il fallait l’habiter, l’accepter. J’ai une grande sensibilité que j’oublie parfois et je m’en sers inconsciemment. J’ai songé à cette personnalité, un homme politique, ce marlou fini qu’était Bernard Tapie auquel je me suis attaché car il était proche des gens et il avait su drainer une équipe à Marseille.
« L’aliénation vécue pour Un Prophète nous nourrissait, ainsi que la longueur, la fatigue du tournage. J’avais déjà connu ce sentiment pour Omar m’a tué. »
Sami BouajilaAvez-vous ressenti l’enfermement, la solitude de Massoud ?
La prison, pour moi, c’est un support. Elle devient un personnage en soi et, si on l’oublie, cela prend encore plus d’ampleur. Mon personnage est coincé par le temps, tandis que Malik prend son ampleur dans ce lieu, où il entre naïf, candide. J’avais déjà connu ce sentiment pour Omar m’a tué, dans une ancienne prison à Béziers, ça suintait la détresse, la promiscuité. L’aliénation vécue pour Un Prophète nous nourrissait, ainsi que la longueur, la fatigue du tournage. La solitude imposée aussi. Cette contrainte devient une forme d’aigreur. Et, au-delà de la mélancolie, la détresse l’habite. Il y a une faille mais il doit garder la façade, c’est intéressant.
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Qu’est-ce que ce rôle vous a permis d’explorer de nouveau en matière de jeu, d’émotions ?
En fait, j’écoutais Mamadou (Sidibé, interprète de Malik, NDLR). Ce que j’ai découvert dans cette série, avec du recul, c’est le temps qui est passé à travers mon métier, une forme de maturité et de changement. Quand je vois l’image, je reconnais le chemin, le vécu que j’ai pu avoir. On a un héritage, et le mien est particulièrement fort, et je m’y attache d’autant plus que mes parents sont en train de partir et qu’eux-mêmes avaient un vécu particulièrement fort, que je découvre, je fouille depuis quelque temps. J’ai été ramené à ça. C’était un rendez-vous de ma vie auquel ce personnage se prêtait bien. Il est ancré.
Quels ont été vos rapports avec Mamadou ? Est-ce touchant de découvrir les premiers pas d’un jeune comédien ?
Passionnant ! J’ai appris à avoir confiance en moi, je sais que j’ai des choses à dire, mais j’ai mis du temps à accepter que je suis un bon acteur. Alors j’aime découvrir les autres. Entre les prises, j’allais m’asseoir à côté de lui. Il est inspiré, habité dans le bon sens, il a la foi, une belle lumière, une belle énergie. De la simplicité et du charisme. En toute modestie, je viens de ça, j’ai toujours eu cette forme de candeur et je m’en sers. Avec l’âge, ça change, mais c’est toujours présent. Quand on me propose un rôle, j’assimile d’abord le contexte – l’histoire, la musique - puis le personnage, puis je construis sa structure. Ensuite, je vais fouiller en moi et j’y mets mes résonances.
À quel moment vous êtes-vous senti légitime ?
Maintenant je sais pourquoi je fais ce métier : parce qu’il était intrinsèquement en moi. Je faisais rire ma mère, c’était génial. Mon papa aussi parfois regardait. J’ai mis du temps à m’accepter, je me suis perdu dans mon métier qui me permettait de vivre une autre vie. J’avais des retours de gens que j’estime, que je sais entendre, mais très vite, je ne l’ai jamais dit dans la profession, j’ai préparé mes rôles avec une personne durant 20 ans, elle m’a permis de donner de l’ampleur, des creux, d’aller les chercher, les inventer tout en démarrant de moi. Avec le temps j’ai vu que ça marchait, mais pas tout de suite, car le cinéma ce sont de petits moments, décomposés. Au début, je traversais les tournages dans la peur et le doute. Et puis avec le montage, j’ai vu que ça allait. Je serai tenté de recommencer cette collaboration, j’aime travailler mon outil. C’est la première fois que je dis ce que je viens de dire, j’en ai pris conscience sur le tard.


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