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Révolution des flamants roses

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« Je suis retournée à mes racines en immobilier, ce qui a été super chouette. Je travaille sur un super projet avec mon mari, dans la Méditerranée… un projet à très grande échelle. » À la fin mai, Ivanka Trump confiait ainsi ses ambitions au micro de David Senra, animateur du balado The Founders, dans l’épisode « Building an Authentic Life ».

« C’est une incroyable, magnifique île privée de 14 000 hectares au milieu de la Méditerranée, précise Ivanka. Nous étions sur le bateau d’un ami, nous avons fait un arrêt pour nous baigner. C’est ainsi qu’on l’a trouvée. On a nagé jusqu’à l’île. Nous sommes partis en randonnée, pieds nus, jusqu’au sommet, et nous avons été… fascinés. C’est resté avec nous depuis ce temps. »

L’odyssée est à la mode cet été, ça tombe bien. On pourrait croire qu’il est généralement connu qu’il y a du monde, et depuis longtemps, en Méditerranée. On s’imagine qu’il doit bien y avoir des Grecs, des Phéniciens, des Perses, des Romains, des Ottomans, bref, quelqu’un, quelque part, qui a « trouvé » cette île de la Méditerranée avant qu’Ivanka Trump ne parte s’y baigner. Vérification faite, il s’agit de l’île de Sazan, en Albanie. Plus précisément, l’île est située dans le détroit d’Otrante, formé avec l’Italie, en face, qui relie la mer Adriatique à la mer Ionienne — un emplacement hautement stratégique, à la fois d’un point de vue commercial et d’un point de vue militaire.

La fille et le gendre de Donald Trump ont aussi leurs visées sur une partie du littoral albanais situé en face de l’île prisée. Or, il y a 2,7 millions de personnes en Albanie, dont plusieurs connaissent et fréquentent l’île et son rivage avoisinant depuis des générations.

On ne le dirait pas, lorsqu’on écoute Ivanka Trump, qui nous parle, les yeux rêveurs, de sa « découverte », de sa quête de défis et de réalisation personnelle. « Depuis quelques années, nous avons développé la possibilité de contribuer à réaliser le plein potentiel de l’île, de la transformer, mais avec beaucoup de retenue et de soin. Parce que la terre est tellement belle que, vraiment, l’architecture doit y être pleinement intégrée, en émerger même, presque. » L’ambition coloniale s’est rarement exprimée avec autant de poésie.

Je dis coloniale, oui, car on oublie parfois que le colonialisme s’est souvent d’abord déployé par l’entreprise privée, avant que l’État ne s’en mêle. C’est le cas de la Compagnie de la Baie d’Hudson, qui s’est emparée de la « Terre de Rupert » pour établir un monopole sur la traite de fourrure, avant que le territoire ne soit revendu au Dominion du Canada, en 1869. La Compagnie des Indes orientales s’est aussi d’abord emparée de l’Inde par conquête militaire et s’est employée à l’organisation politique et économique du pays durant un siècle, avant que la Couronne britannique ne reprenne le contrôle direct du territoire, en 1858.

On pourrait aussi parler, au XXe siècle, de la United Fruit Company, qui a établi un monopole sur la production de fruits destinée à l’exportation vers les États-Unis en prenant le contrôle effectif d’une grande partie du Guatemala, du Costa Rica et du Honduras. On pourrait croire que ce modèle de colonialisme privé, aussi appelé « république de bananes » dans sa version américaine, appartient au passé. Sauf qu’il nous faut examiner de plus près ce que la famille Trump trame en Albanie — et comment le tourisme de luxe peut tout à fait être compris comme une nouvelle forme de colonialisme privé.

En plus d’Ivanka Trump et de son mari, Jared Kushner, qui dirige la société de capital-investissement Affinity Partners, il faudrait parler des frères qataris Moutaz et Ramez Al-Khayyat, qui ont lourdement investi dans le projet. Ensemble, ils ont mis sur pied un ensemble de sociétés-écrans pour faciliter la gestion du projet, rendre plus opaque l’accès complet du public à la liste de ses investisseurs et mettre ses artisans à l’abri de la reddition de comptes.

Pour la population albanaise, le projet n’équivaut à rien de moins qu’un braquage de ses terres par une poignée de richissimes étrangers. Depuis juin, les rues de la capitale, Tirana, sont envahies par des foules monstres qui dénoncent à la fois les Trump et l’inaction gouvernementale.

L’île de Sazan est devenue l’emblème d’un problème plus large. Les Albanais sont nombreux à devoir s’exiler pour trouver du travail pendant que les étrangers sont de plus en plus nombreux à acquérir les terres et maisons des côtes pour vivre la belle vie à plus faible coût, en formule « digital nomad » ou en vacances. La gentrification met une pression à la hausse sur l’immobilier local, qui devient hors de prix pour les natifs.

Il y a aussi le désastre environnemental annoncé qui vient avec tout projet de tourisme de luxe. La population de flamants roses qui fréquente l’écosystème fragile est devenue le symbole du ras-le-bol populaire contre la destruction du territoire. La « révolution des flamants roses » s’appuie donc sur une mouvance anticoloniale et environnementaliste, mais aussi sur une dénonciation de la corruption et de la faiblesse du gouvernement national, qui laisse faire cette dépossession et échoue à offrir un avenir décent à sa propre jeunesse ainsi qu’à financer adéquatement les services publics pour sa population.

Les plus jeunes, qui n’ont pas connu le trauma de la répression politique sous le communisme, sont au front de ce soulèvement populaire d’une ampleur historique. Il a fallu que la jeunesse se lève pour que les autorités albanaises utilisent une partie de leurs leviers légaux et gèlent une partie des fonds liés au mégaprojet. Une enquête est en cours, notamment pour voir s’il n’y aurait pas du blanchiment d’argent lié à l’affaire.

Si les manifestations de la « révolution des flamants roses » continuent quotidiennement à Tirana, c’est que la question est loin d’être réglée. Mais la jeunesse albanaise nous donne déjà des mots pour mieux comprendre comment le tourisme de luxe peut se déployer en projet de dépossession coloniale et d’écocide, et comment la privatisation des terres, en complicité avec les gouvernements locaux, sert à appauvrir les populations coupables de… la richesse de leurs paysages. Le problème dépasse largement les Balkans.

Anthropologue, Emilie Nicolas est chroniqueuse au Devoir, à Radio-Canada et à CBC.

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