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Bien évidemment, tous les matins, je vais vérifier mes concombres. Tu sais ce que c’est, tu ne peux pas mettre des choses en terre sans en devenir responsable. Alors chaque matin, j’ouvre la porte de ma cuisine qui mène sur un petit perron où j’ai bien enligné mes pots. Mes gros pots. Ils sont contents d’être là, je crois. Je suis une jardinière qui ne sait pas ce qu’elle fait, mais elle le fait. Je pense que c’est le meilleur conseil qu’on m’ait donné : commence avant de savoir ce que tu fais. Si ça se trouve, c’est la recette d’une vie réussie. En plus d’être celle des concombres.
Je ne sais pas ce que je fais, mais je le fais et plus je vieillis, plus j’ai de l’audace. Voilà t’y pas que comme ça, cette semaine, j’ai fait mon propre pain, imagine ! Moi qui n’avais à peu près rien pétri de ma vie. Mon chat me tâte plus le ventre que j’ai joué avec de la levure. Faut dire que, pendant la pandémie, alors que tous les privilégiés pouvaient se partir une boulangerie maison, moi, j’étais occupée à angoisser dans un logement trop petit avec trois enfants sans école. Les attaques de panique, ça n’aide pas le levain. Ça n’aide pas grand-chose d’ailleurs, mais c’est comme beaucoup de nos tracas, ça se soigne et ça passe.
Ça, c’est un autre bon conseil qu’on m’a donné. Ça vient de ma belle-mère, qui a passé plus de trente ans en éducation et a même été commissaire scolaire. Peut-être une des femmes les plus pédagogues et solides que j’ai vues. Après avoir élevé une bonne trentaine de cohortes de maternelles en plus des cinq autres canetons qui barbotaient dans sa maison (dont un que j’apprécie particulièrement), elle a pris sa retraite aussi pour gagner son ciel : ses petits-enfants. Douze, plus précisément. Une boîte d’œufs pleine. Quand mon premier fils est né, elle m’a dit, avec son léger accent anglais que j’affectionne : « N’oublie pas que tout passe. Le meilleur comme le pire. »
T’as tout là-dedans. T’as 100 % des outils qu’il te faut pour être une bonne mère. La gratitude de reconnaître le meilleur et la patience de voir finir le pire. Savais-tu que nos profs de maternelle ont une grande influence sur notre futur portefeuille ? Absolument. J’ai appris ça cette semaine. L’économiste Raj Chetty et son équipe ont analysé les données de près de 11 500 enfants ayant participé au projet STAR dans les années 1980. Vingt ans plus tard, les chercheurs ont retrouvé ces mêmes enfants et ont estimé qu’un enseignant de maternelle de qualité supérieure pouvait générer, pour une classe d’environ vingt élèves, des centaines de milliers de dollars de revenus supplémentaires au cours d’une vie ! Je crois que le PIB du Québec est directement attribuable à ma belle-mère.
Chetty a mesuré les sous, c’est un économiste. Moi qui aime les gens, ce qui me fascine de cette étude, c’est qu’elle conclut que les bons enseignants ne transmettaient pas seulement des connaissances comme l’alphabet, les chiffres, les fameux ciseaux à bouts ronds. Non, ils apprenaient aux enfants qu’ils étaient capables d’apprendre. Et ça, si on te l’a mis dans ta boîte à outils à cinq ans, t’es chanceux et tu l’as toute, toute ta vie.
De nos jours, les curieux, les ambitieux, les passionnés, tous ceux qui aiment apprendre sont servis, on a toute la connaissance du monde dans notre poche. C’est quand même incroyable. T’as déjà réparé ta sécheuse grâce à une vidéo YouTube ? Je peux te dire que quand ça t’arrive, tu pognes une coche. Sentir que j’apprends, c’est peut-être ce que je préfère dans la vie. Et plus j’avance, plus j’aime ça. Tout s’apprend. Quelle joie de s’améliorer. Quel plaisir de te faire transmettre un savoir et de te mettre à conceptualiser pourquoi ceux qui sont bons, sont bons. Ce qu’ils maîtrisent comme système complexe, ce qu’ils ont incarné à force de remettre cent fois sur le métier. C’est ce qui me plaît du temps. Faut bien lui trouver quelque chose à ce maudit-là qui fait grandir nos enfants et ramollit nos fesses. L’expérience. Les secondes qui s’additionnent et cristallisent le muscle.
C’est aussi pour ça que j’aime le sport. Pas que je le pratique, on ne peut probablement pas m’attribuer de grandes habiletés sportives juste parce que je soulève des poids sur un tapis le matin dans ma chambre. Mais j’aime regarder le sport. Les grands athlètes. Et cette année on a été servis, on a eu les Jeux olympiques de Milan-Cortina, qui ont été suivis par une superbe performance de nos Canadiens en séries et, là, on a la Coupe du monde de soccer. Côté performance sportive à admirer de son fauteuil, on ne s’ennuie pas. J’adore les athlètes, comme j’adore les grands chefs, les musiciens, les artistes, les artisans, tous ceux qui deviennent bons dans quelque chose. Si tu peux passer les heures que la vie te donne à parfaire une passion ou un métier, alors je trouve que tu te sers bien du temps.
Voir Mbappé voler, voir Haaland déplacer son grand corps de Viking comme j’imagine certains ont vu Guy Lafleur marquer des buts comme un poète. Observer ces humains avoir une telle maîtrise de la technique qu’elle peut prendre le bord et laisser place à une sorte de symbiose divine entre le faiseur et ce qu’il fait. Le fameux flow. Ce ciel que l’on gagne à force d’avoir eu le courage de faire tellement de répétitions et d’erreurs qu’un jour, on atteint l’expérience. Comme une naissance divine. Comme une dernière poussée qui nous fait naître à nous-mêmes. Pendant ces courts instants, j’existe. Je suis entier dans ce que je maîtrise. Le musicien devient la musique, le footballeur devient le ballon et si tu ne peux pas le vivre, tu peux le voir.
Et c’est déjà beaucoup. Ça et les concombres.


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