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On l’a vu, la perspective de modifier la règle d’accord du participe passé employé avec l’auxiliaire avoir déclenche des passions. L’orthographe du français est connue comme une des plus difficiles à maîtriser. Contrairement à celle de l’espagnol, du finnois ou de l’italien, elle est peu « transparente » (un son = une lettre). Le son « é » peut être écrit d’au moins dix façons différentes : blé, et, nez, pied, chanter, chanté, chantée, chantés, chantez, chantai et le « è », de quatorze ! Elle oblige à noter des marques grammaticales qui ne s’entendent pas : il(s) chante(nt).
De plus, elle est parfois incohérente : des clous mais des choux, citronnade mais limonade, etc. Non seulement son apprentissage demande énormément de temps en classe et produit de piètres résultats, mais il nuit à celui de la lecture, où, en moyenne, les élèves francophones sont en retard sur leurs homologues éduqués dans d’autres langues.
Y a-t-il des avantages à maintenir une orthographe aussi compliquée, y compris quand elle n’est pas justifiée linguistiquement ? La réponse de la majorité des francophones serait sans doute « non ».
Qui aurait la légitimité de réformer notre orthographe ?
L’Académie française ? Les statuts de 1635 assignent à l’Académie un objectif général assez vague : « Travailler à donner des règles certaines à notre langue et à la rendre pure. » En fait, l’Académie n’a pas un pouvoir d’obligation ni de sanction : elle n’a donc pas d’autorité normative.
De surcroît, elle souffre de deux défauts majeurs : elle ne comprend pas de linguistes reconnus et, malgré la présence de quelques membres étrangers, elle est une institution nationale, alors que l’on utilise le français dans beaucoup de pays. Pour l’espagnol, par exemple, ce sont toutes les académies du monde hispanique qui fixent ensemble les normes communes.
Le réseau OPALE ? Le réseau OPALE regroupe des organismes de politique et d’aménagement linguistiques des pays francophones. Fondé en 2009, il vise à fédérer les actions des organismes membres pour promouvoir la langue française : colloques, célébrations, harmonisation terminologique… Mais il n’a ni mandat ni autorité en matière de réformes ; en outre, il est limité aux pays francophones du Nord.
Les ministères de l’Éducation ? Pour l’orthographe, c’est l’école qui enseigne les normes et évalue les acquis : son rôle est donc capital. Or, les ministères de l’Éducation ont toute liberté de définir les programmes et les seuils d’exigence. Certains ont d’ailleurs parfois tenté de rationaliser quelques points de notre orthographe : en France, en 1900, un arrêté du ministre Leygues proposait de tolérer l’invariabilité du participe passé avec avoir, ce qui a provoqué de sérieux conflits, aussi cet arrêté a été abrogé en 1901. Mais l’autonomie des ministères risquerait de créer des normes orthographiques différentes selon les pays.
Les dictionnaires ? Ils régissent évidemment l’orthographe des mots, mais pas les règles d’orthographe grammaticale (accords). En outre, ils proviennent de sources diverses (l’Académie est concurrencée par des firmes privées, plus productives) et divergent parfois dans le détail.
Les usagers ? Faut-il vraiment une décision d’une autorité institutionnelle ? Après tout, pour d’autres aspects de la langue (prononciation, vocabulaire, tournures de phrases…), ce sont les usagers qui font l’évolution, et les ouvrages normatifs n’interviennent qu’en second pour enregistrer les changements (Le Petit Larousse chaque année, par exemple).
L’orthographe est la dimension la plus internationale et la plus facilement mesurable de la langue, ce qui en a fait le lieu d’un véritable culte de la norme et de la compétition : correcteurs spécialisés dans le monde de l’édition, correcticiels, championnats… ; et, bien entendu, effets de sélection sociale. On ne peut donc guère échapper au recours à une autorité consacrée.
Que faire pour sortir d’une telle impasse ? La nouvelle édition du Bescherelle québécois fournit une belle occasion d’interpeller nos ministères de l’Éducation respectifs pour que, dépassant la crainte de faire cavalier seul, ils travaillent ensemble à trois objectifs.
Dans l’immédiat, mettre en œuvre de façon coordonnée les rectifications orthographiques, officiellement validées depuis 1990. Plus généralement, étudier les demandes récurrentes des associations d’enseignants de français (notamment à propos de l’accord du participe passé) : ces professionnels sont au cœur du problème et mériteraient d’être mieux entendus. À plus long terme, répondre à un double appel solennel : celui de la Fédération internationale des professeurs de français pour que « se mette en place une commission internationale qui se donnerait pour objectif de proposer une nouvelle réforme cohérente et ambitieuse de l’orthographe française » (2016) et celui du réseau OPALE (2022) pour que se constitue un Collège des francophones mandaté pour de telles questions.
Entretemps, il restera utile d’animer régulièrement, comme ici, un débat dépassionné sur les effets sociaux des difficultés de notre orthographe et sur certaines de ses incohérences internes. À la longue, nous finirons bien par accepter collectivement l’idée que l’orthographe française, qui a beaucoup évolué au fil des siècles, n’a pas à être sacralisée comme un fétiche auquel on ne pourrait plus toucher.


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