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Celle qui fut la muse du cinéaste Xavier Dolan se fait rare sur les planches, mais Anne Dorval a certainement trouvé un rôle à la hauteur de son talent et digne de son travail méticuleux en Céline Wachowski, protagoniste du roman lauréat du prix Médicis de Kev Lambert, Que notre joie demeure, adapté pour la scène par Laurence Dauphinais et Maxime Carbonneau. Figure complexe, percluse de paradoxes, tour à tour condescendante et bienveillante, hégémonique et assujettie, l’architecte célébrée dans le monde entier jusqu’à ce que son étoile s’abîme dans le néant à la suite d’une controverse est même animée de certaines préoccupations que la comédienne revendique elle-même, comme le droit universel à la beauté.
« Céline a vendu son âme au diable au fil des années, sans s’en apercevoir », explique l’actrice. Et un contrat en particulier aura raison d’elle. « Elle a toujours rêvé de donner à Montréal un grand projet signé par ses ateliers et ce qu’on lui propose, c’est le siège social d’une multinationale. C’est sûr que ce n’est pas ça qu’elle aurait voulu faire, mais elle accepte. Tout va tomber autour d’elle et son armure va se désagréger petit à petit. » La construction en question, située dans le quartier Parc-Extension, aura un retentissement délétère sur la population locale, dont la hausse massive des loyers et la fermeture de petits commerces. Dénonciation médiatique et mobilisation publique feront vaciller la starchitecte, jusqu’à ce qu’elle soit limogée de sa propre compagnie par son conseil d’administration.
Or, le génie de Kev Lambert réside entre autres en l’ambivalence infusée à son héroïne… qui a parfois des airs de vilaine. « C’est passionnant de travailler des personnages comme ça, affirme Anne Dorval […] Il y a des crises et du silence, une vraie volonté d’entendre l’autre, de propulser les femmes, de réparer des injustices et certains déséquilibres. Mais en même temps, elle-même, avec sa richesse, crée un déséquilibre. Ce n’est pas normal qu’il y ait des multimilliardaires. S’il y en a, ça veut dire qu’il y a des gens extrêmement pauvres qui meurent de faim. »
Du théâtre à l’urbanisme
Anne Dorval partage en outre avec son personnage la conviction selon laquelle la beauté est nécessaire à la vie humaine et qu’elle doit impérativement être accessible à tous. Celle-ci peut être débusquée dans les parcs publics, les jardins, les musées, mais également dans notre patrimoine bâti, envers lequel les Québécois pèchent par négligence, estime la comédienne. « Quand je vais en Europe, par exemple, comme ce sont de vieux pays, toutes les générations ont vu de la beauté. En se levant le matin, c’est de la beauté. C’est tout le temps de la beauté. Donc, on restaure. On fait aussi de nouveaux projets, mais on prend soin de ce qu’on a. Parce qu’on sait qu’on ne peut plus le refaire. Il y a un rapport à la beauté qui est différent du nôtre. »
L’artiste pleure encore, entre autres édifices patrimoniaux sacrifiés, l’église de l’Immaculée-Conception à Saint-Ours, dont les vestiges ayant survécu à un incendie ont été démolis l’an passé. Elle est tourmentée de la même façon par le sort semblable que risque fortement de subir l’église Saint-Paul, qui a brûlé en février dans l’arrondissement du Sud-Ouest, à Montréal. Elle s’indigne du peu de cas que l’on fait de techniques et de savoir-faire anciens qu’on omet de préserver. « Quand je vois des conteneurs dans des quartiers où il y a de vieilles maisons, j’ai toujours envie de plonger dedans voir si je ne pourrais pas sauver quelque chose […] Pour refaire faire certaines boiseries, il faudrait d’abord trouver des ébénistes qui ont les compétences et l’expertise pour le faire. Et combien ça coûterait ? Alors, pourquoi ne pas récupérer ce qu’on a déjà ? Ça prend du temps, mais peut-être qu’au bout du compte, ça coûterait moins cher, sans compter que ça va ajouter de la beauté, nous permettre de garder en mémoire le passé, de nous faire connaître et apprécier les bâtisseurs de l’époque qui ont eu une influence déterminante sur tous ceux qui ont suivi. On a besoin de beauté. Et ça ne se résume pas à une couleur de rouge à lèvres. » Comme Céline Wachowski, son interprète suspecte la règle du plus bas soumissionnaire de perpétuer notre manque collectif de vision urbanistique.
Se dépasser
Cet enjeu et bien des comportements de ses contemporains, du féminisme de façade à l’abattage d’arbres « pour que ça fasse propre », suscitent le courroux de la comédienne. « C’est insupportable d’être moi parce que je suis en colère, je suis enragée », lance-t-elle candidement. Pourtant, elle n’a jamais cessé de croire en l’être humain, ce qui influe sur sa façon d’exercer son métier. « Je suis très très exigeante parce que je sais qu’on est capables du meilleur. » Elle avait déjà décelé cette propension « à donner le meilleur de soi-même » chez Maxime Carbonneau lorsqu’il l’a dirigée dans Je t’écris au milieu d’un bel orage, en 2022. « Là, je vois Laurence [Dauphinais] qui est de la même famille, qui travaille et travaille et cherche. C’est quelqu’un qui ne s’assoit sur rien. »
La pièce élaborée par le duo à partir du roman contient certaines références à Gilles Deleuze et à Marcel Proust, des noms peu fréquemment évoqués sur nos grands plateaux. Or, aux yeux d’Anne Dorval, cela ne compromet en rien l’accessibilité du spectacle. Elle se navre du fond de complexe d’infériorité que traîne le peuple québécois et qui nourrit un certain anti-intellectualisme, « alors que les vrais intellectuels, ce sont des gens qui réfléchissent, qui lisent beaucoup, qui écoutent, qui observent et qui vulgarisent […] Pour qu’on puisse être moins bêtes, pour arriver à avoir un raisonnement qui est peut-être plus clair, avoir une opinion à soi plutôt que de répéter sans réfléchir un discours qu’on entend à gauche et à droite. » Or, s’il est une œuvre récente qui soit propre à générer une pensée nuancée, c’est certainement celle de Kev Lambert, qui s’apprête à vivre sur les planches.


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