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Quand le poisson poppe

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Sans vouloir me vanter, je crois avoir inventé une nouvelle technique de pêche à l’achigan. On fait comme si on chassait la perdrix avec un épagneul breton, mais au lieu d’un épagneul, c’est un baigneur qui pointe les achigans. L’idée a pris naissance alors que je balançais tranquillement un leurre de surface de type « popper » en direction de quelques troncs d’arbres noyés le long de la rive d’un lac de l’Estrie. Le lac était calme, à peine effleuré d’un souffle de vent. Un peu plus loin, les enfants se baignaient autour du quai de notre chalet de location.

Dérivant bien pépère dans une chaloupe dont je rectifiais parfois la position à l’aide du moteur électrique, je me rapprochais peu à peu des baigneurs et de leurs éclaboussements, lorsque l’un d’eux m’a crié qu’un gros achigan se prélassait sous le quai depuis un moment, pratiquement sous leur nez. J’ai mis tout doucement le cap sur le quai.

Les experts nous disent qu’au moment d’effectuer un lancer vers une structure où une petite bouche pourrait se trouver à l’affût, il faut projeter le leurre un peu plus loin, puis le ramener vers la cachette pressentie, cela pour éviter que le bruyant amerrissage d’une pièce de quincaillerie hérissée de trépieds d’hameçons n’effraie l’hypothétique poisson embusqué là. Or, quelqu’un m’affirmait maintenant qu’un centrarchidae de bonne taille montait la garde sous ce débarcadère, indifférent aux cris et aux battements de jambes de jeunes baigneurs qui crevaient la surface de l’eau à quelques mètres de lui. J’ai coupé le moteur.

J’le vois encore, m’a lancé ma fille, penchée sous le quai.

Bah, s’il n’est pas malade ou mourant, il va détaler en m’entendant arriver, me suis-je dit en accostant et en prenant pied sur les planches du quai avec ma canne à pêche. Sur la pointe des pieds, j’ai effectué un court lancer, quelques mètres de fil à peine, pour déposer le popper sur l’eau, juste là, devant le quai. L’instant d’après, un achigan de deux kilos et demi, en pleine forme apparemment, se débattait au bout de ma ligne.

Tous les pêcheurs d’achigan ont fait ce genre de capture. Si la prise est grosse, l’empêcher de se réfugier sous le quai et d’y malmener leur monobrin d’une résistance de huit livres en le frottant à gauche et à droite n’est pas une mince affaire. Après avoir bondi hors de l’eau, ma proie est allée s’enfouir sous la couronne à demi immergée d’un grand sapin abattu au bord du lac, et j’ai presque été obligé de touer cet arbre mort pour amener le poisson à l’épuisette.

Plus tard, j’ai étendu du papier journal sur la table de pique-nique avant d’y allonger ce prédateur destiné à l’hommage d’une cuisson sur les braises de notre feu de camp. Sur la page de journal, il y avait ma bouille, surmontée d’un titre : « Les meilleurs sont les meilleurs ». Un texte sur quatre colonnes partageait le reste de la page avec une photo de Lionel Messi. Une stimulante puanteur montait des entrailles de poisson gluantes de sang qui ont recouvert le tout.

Pendant que je le décapitais en jouant du Rapala, le gros père a régurgité un petit crapet à moitié digéré. Son estomac en contenait un autre, pratiquement intact. Le système digestif ainsi lesté, ce poisson, un instant plus tôt, était encore assez affamé pour engloutir mon Pop-R peint aux couleurs d’une perchaude. Sa voracité m’intriguait. Avait-il attaqué par simple réflexe, en bon mâle de son espèce défendant férocement sa progéniture ? En cette fin juin, la fraie aurait pourtant dû être terminée.

Vérification faite, et en fonction des sources, le frai pourrait, semble-t-il, se prolonger jusqu’en juillet. La saison de l’achigan débutant le 15 juin, ma capture était indubitablement légale, mais était-elle éthique pour autant ? Ma fille m’a ensuite pointé, bien visible sous l’eau près de la rive, un petit cirque de cailloux : le nid assemblé par monsieur Achigan.

Mais attendez. Les mâles, après le frai, ne sont-ils pas si affamés qu’ils n’hésitent pas, dit-on, à dévorer ces mêmes petits qu’ils ont jalousement protégés depuis des semaines ? Si ça se trouve, je venais de sauver des dizaines d’alevins.

Dans l’aube brumeuse du jour suivant, le lac, seulement troublé de quelques ronds de gobage, était lisse comme une plaque d’acier poli. Par-dessus le ronronnement de basse intensité du moteur électrique, moins bruyant qu’un frigo, ne flottaient que quelques chants d’oiseaux : parulines, flamboyante et couronnée, grive à dos olive…

Comment résister à l’envie d’égratigner ce miroir de silence avec le sillage d’un leurre de surface ? Avant ces journées de calme plat, je n’avais jamais été un fan du popper. Les trémoussements de mon Jitter Bug m’avaient toujours paru plus intéressants. Je manquais sans doute de la patience qu’il faut pour, autour du leurre redevenu immobile sur l’eau, suivre la lente dissipation des ondes s’autoengendrant en cercles concentriques à la surface. On doit aussi apprendre à doser le frémissement du léger coup de poignet qui va entraîner la brusque plongée du popper et soulever, dans le matin écho, ce bruit de remous bien sonore. Un brochet pourrait aussi se laisser tenter. Ce n’est peut-être pas la pêche à la mouche, mais par une aube d’un calme aussi parfait, ça peut être assez zen.

Ce matin-là, j’étais presque rendu au milieu du lac lorsqu’un rond de gobage est venu trouer le miroir bleuté à une dizaine de mètres de la chaloupe. J’ai arrêté le moteur, empoigné ma canne et expédié le même popper que la veille au centre du cercle apparu. Au premier coup de poignet, ça a fait vlooouff… et le leurre a disparu, emporté par un achigan de 49 cm et près de deux kilos. Presque aussitôt, il a jailli hors du lac et son corps massif a capté le premier soleil. Loin des quais, des sites de frai et des sapins immergés, je l’ai combattu à la régulière, savourant la canne arquée, le poids d’un fier poisson, pendant une de ces éternités secrètes que collectionnent les pêcheurs.

Ce même jour, équipée d’un simple masque de plongée, ma blonde est remontée d’une promenade en apnée près de la chaloupe amarrée au quai, en disant : « Y a un gros achigan sous la chaloupe… »

Avec une telle assistante, qui a besoin d’un sonar ? J’ai attendu l’aube du lendemain, visé la poupe de la chaloupe. Même popper-perchaude, même attaque foudroyante. Cette fois, j’ai décroché le poisson, piqué par un seul hameçon, sans le sortir de l’eau. Il est reparti faire ce qu’il fait dans la vie, et moi aussi.

Romancier, écrivain indépendant et chroniqueur sportif atypique, Louis Hamelin est l’auteur de dix-sept livres.

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