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À la fin de l’été 2025, des millions de personnes promettaient de ne jamais oublier Iryna Zarutska. Moins d’un an plus tard, les murales érigées à sa mémoire sont vandalisées ou retirées, tandis que le procès de l’homme accusé de l’avoir assassinée est suspendu pour une période indéterminée. Ces développements ont reçu une couverture médiatique étonnamment discrète. Il faut aujourd’hui se rendre à l’évidence : malgré les promesses, nous avons largement abandonné Iryna.
Iryna Zarutska avait 23 ans lorsqu’elle a été tuée, le 22 août 2025, à bord d’un train léger de Charlotte, en Caroline du Nord. Réfugiée ukrainienne, elle avait fui avec sa famille un pays ravagé par la guerre dans l’espoir de reconstruire sa vie aux États-Unis. Elle travaillait dans une pizzeria, suivait des cours d’anglais et rentrait du travail lorsqu’elle a été victime d’une attaque apparemment gratuite.
L’homme accusé de son meurtre, Decarlos Brown Jr., était un multirécidiviste ayant accumulé 14 arrestations au cours de la décennie précédente. Son parcours était aussi marqué par de graves problèmes psychiatriques et par des passages répétés dans un système judiciaire qui n’était parvenu ni à le neutraliser durablement ni à lui imposer un encadrement susceptible de protéger la population.
Lorsque les images de l’agression ont finalement circulé, l’affaire a déclenché une immense vague d’indignation. Le visage souriant d’Iryna est devenu, pendant quelques semaines, le symbole des victimes anonymes sacrifiées par des institutions devenues incapables de gérer les criminels récidivistes, la maladie mentale sévère et la violence dans les transports collectifs.
On répétait alors partout : « Nous ne t’oublierons jamais. »
Une indignation rapidement éclipsée
Il aura pourtant suffi de quelques jours pour que l’attention nationale se déplace.
Le 10 septembre 2025, l’assassinat du militant conservateur Charlie Kirk pendant une activité publique à l’Université Utah Valley a provoqué une onde de choc beaucoup plus vaste encore. Kirk était lui-même l’une des personnalités qui avaient le plus vigoureusement dénoncé le meurtre d’Iryna Zarutska et l’avaient présenté comme la conséquence prévisible de politiques trop indulgentes envers les récidivistes dangereux.
Sa propre mort, moins de trois semaines après celle d’Iryna, a naturellement monopolisé le débat public. Il s’agissait d’un assassinat politique commis devant une foule, visant une personnalité connue à l’échelle nationale. Pendant plusieurs semaines, les médias, les élus et les commentateurs se sont concentrés sur la violence politique, les responsabilités idéologiques et l’avenir du mouvement construit par Kirk. L’Associated Press situe son assassinat au 10 septembre 2025, seulement 19 jours après la mort d’Iryna.
Cette nouvelle tragédie n’effaçait évidemment pas la précédente. Dans les faits, elle l’a néanmoins reléguée à l’arrière-plan. Iryna, qui venait tout juste de devenir un symbole national, est rapidement redevenue ce qu’elle avait été avant la diffusion des images : une jeune femme inconnue, sans pouvoir politique, sans organisation et sans armée de militants pour entretenir sa mémoire.
Certains ont néanmoins tenté de tenir la promesse qui lui avait été faite.
Des murales pour empêcher l’oubli
L’entrepreneur technologique Eoghan McCabe a lancé la campagne Remember Iryna afin de faire peindre son portrait dans plusieurs villes américaines. En décembre, Elon Musk a annoncé une contribution d’un million de dollars au projet.
Des œuvres sont apparues notamment à Charlotte, Chicago, New York, New Haven, Las Vegas, Abilene et Washington. L’objectif était simple : empêcher que le visage d’Iryna disparaisse aussitôt le cycle médiatique terminé et rappeler les défaillances institutionnelles ayant précédé sa mort.
Mais cette volonté de conserver sa mémoire dans l’espace public a rapidement suscité une hostilité révélatrice.
À New York, une murale du Lower East Side a été vandalisée quelques semaines seulement après sa réalisation. Une inscription invitant explicitement les passants à la vandaliser avait été tracée directement sur le portrait d’Iryna. Le New York Post a rapporté l’incident en février, en soulignant que l’œuvre était devenue controversée en raison du message de fermeté judiciaire associé à la campagne.
À Chicago, le portrait peint dans le quartier North Center a lui aussi été pris pour cible. Le 2 mars, le Chicago Sun-Times constatait que le centre de la murale avait été couvert de multiples éclaboussures de peinture noire. Même certaines responsables de la communauté ukrainienne qui exprimaient des réserves sur la campagne avaient condamné cette dégradation. « Malgré ce que quiconque puisse penser de la murale, cela demeure d’abord une belle œuvre et une belle commémoration », avait déclaré Zoryana Smozhanyk, de l’Ukrainian Daughters Foundation, au quotidien de Chicago.
En juillet, des images diffusées depuis Chicago ont montré que le portrait avait finalement disparu, recouvert par une composition abstraite. Plusieurs médias et comptes politiques ont attribué son retrait aux dégradations répétées et aux controverses entourant l’œuvre. Cette explication demeure toutefois moins solidement documentée que le vandalisme de mars : au moment d’écrire ces lignes, ni le propriétaire du bâtiment ni l’artiste SAV45 ne semblent avoir livré publiquement un récit détaillé de la décision. Le retrait lui-même est néanmoins visible et incontestable.
Ainsi, l’une des principales murales consacrées à Iryna n’aura survécu qu’environ six mois.
Une murale jugée incompatible avec les « valeurs » de Providence
Le cas de Providence, au Rhode Island, est encore plus révélateur. Là-bas, il n’a même pas été nécessaire d’attendre qu’une œuvre terminée soit vandalisée : la pression politique et communautaire a suffi à interrompre le projet.
En mars, l’artiste Ian Gaudreau avait commencé à réaliser une murale sur le mur extérieur du Dark Lady, un établissement associé à la communauté LGBT. L’œuvre devait représenter Iryna, mais également commenter la controverse entourant les autres murales vandalisées.
La présence d’Elon Musk parmi les donateurs de la campagne nationale a cependant transformé le projet en affrontement politique. Des militants et des représentants locaux ont accusé ses promoteurs d’instrumentaliser la mort d’Iryna afin de diffuser un message conservateur sur la criminalité.
Le maire de Providence, Brett Smiley, a qualifié le projet de malavisé et de « diviseur ». Le représentant démocrate David Morales a soutenu qu’il ne correspondait pas aux valeurs de la ville et qu’il s’inscrivait dans un mouvement de droite cherchant à exploiter le meurtre.
Le 30 mars, les propriétaires de l’immeuble ont annoncé l’abandon du projet et le retrait de l’œuvre inachevée. L’artiste a déclaré que de nombreuses personnes avaient exprimé leur mécontentement et que la murale disparaissait en conséquence. NBC 10 News a rapporté directement la décision.
Une manifestation contre ce retrait a bien eu lieu devant le Capitole du Rhode Island en mai, mais elle n’a pas obtenu une attention comparable à la controverse initiale. NBC 10 rapportait que les participants demandaient essentiellement pourquoi il était devenu inacceptable d’honorer une jeune réfugiée assassinée.
Le message envoyé demeure troublant. Iryna n’avait choisi ni Elon Musk, ni le Parti républicain, ni la campagne politique dans laquelle son visage a fini par être entraîné. Elle n’avait adhéré à aucune plateforme sur la criminalité. Elle avait seulement pris le train pour rentrer chez elle.
Pourtant, son portrait est désormais jugé, dans certains milieux, non pas en fonction de la personne qu’il représente, mais selon l’identité de ceux qui financent la peinture et les conclusions politiques susceptibles d’être tirées de son meurtre. Pour certains, effacer son visage est devenu une manière de refuser le débat qu’il évoque.
Un procès désormais suspendu
Pendant que les hommages à Iryna Zarutska disparaissent progressivement de l’espace public, le dossier judiciaire connaît lui aussi un important ralentissement.
Le 9 juin, le juge fédéral Kenneth Bell a déclaré Decarlos Brown Jr. inapte à subir son procès. Selon les conclusions présentées au tribunal, l’accusé ne serait pas actuellement en mesure de comprendre suffisamment la procédure judiciaire ni de collaborer adéquatement avec ses avocats.
Cette décision suspend le procès fédéral dans lequel Brown est accusé d’un acte mortel commis dans un système de transport collectif, une infraction passible de la prison à vie ou de la peine de mort. Elle s’ajoute à une conclusion semblable rendue précédemment dans le dossier de meurtre au premier degré instruit par la Caroline du Nord.
Brown doit maintenant être traité dans un établissement médical carcéral pendant une période pouvant atteindre quatre mois. Son état sera ensuite réévalué afin de déterminer si sa capacité à subir son procès a été rétablie. Selon l’évaluation transmise au tribunal, les perspectives seraient favorables, notamment avec un traitement approprié.
Comme le rapporte l’Associated Press, cette décision ne met pas fin aux poursuites et ne constitue pas un jugement sur la responsabilité criminelle de Brown au moment des faits. Elle porte exclusivement sur son aptitude actuelle à comprendre le procès et à participer à sa défense. L’accusé demeure détenu sous responsabilité fédérale, et la possibilité qu’il soit éventuellement jugé, puis condamné à la prison à vie ou à la peine capitale, demeure entière.
Il reste que cette suspension repousse une nouvelle fois le moment où la famille d’Iryna pourra obtenir un verdict. Près d’un an après sa mort, il n’y a toujours ni procès, ni condamnation, ni conclusion judiciaire. La procédure est peut-être justifiée par les exigences du droit, mais son effet public est indéniable : le dossier s’enfonce dans l’attente au moment même où la mémoire d’Iryna s’efface progressivement du débat national.
Une mémoire réduite à un conflit partisan
Il serait faux d’affirmer qu’absolument rien n’a changé après la mort d’Iryna. La Caroline du Nord a adopté l’« Iryna’s Law », qui resserre notamment certaines règles de remise en liberté et prévoit davantage d’évaluations psychiatriques dans les dossiers impliquant des accusés potentiellement dangereux. Sa mère a également été invitée à une importante cérémonie politique nationale et plusieurs œuvres commémoratives demeurent visibles.
Mais une loi portant son prénom ne garantit pas que sa personne soit réellement conservée dans la mémoire collective.
Le problème n’est pas seulement que les citoyens passent inévitablement à autre chose. Il réside dans le fait que les développements les plus récents — la destruction ou le retrait de murales et le report du procès — auraient normalement dû ramener son histoire dans l’actualité. Ils ne l’ont fait que marginalement.
Iryna a d’abord été abandonnée par les institutions incapables de gérer un homme dont la dangerosité et les troubles étaient connus. Elle a ensuite été abandonnée dans un transport collectif où la sécurité n’a pas suffi à la protéger. Puis sa mémoire a été abandonnée aux factions politiques, comme si reconnaître son visage signifiait nécessairement adhérer à l’ensemble du programme de ceux qui ont dénoncé son meurtre.
Ses portraits sont vandalisés, puis effacés. Son procès est retardé. Les grands médias qui avaient brièvement raconté son histoire suivent désormais ces événements de manière fragmentaire ou locale.
C’est ainsi que se produit véritablement l’oubli. Non pas lorsque le nom d’une victime disparaît complètement d’Internet, mais lorsque chaque nouvelle atteinte à sa mémoire ne provoque plus aucune réaction collective.
Au lendemain de son meurtre, tant de gens promettaient : « Nous ne t’oublierons jamais. » Presque un an plus tard, la formule sonne moins comme une promesse tenue que comme l’un de ces serments émotifs dont notre époque se débarrasse aussitôt qu’une nouvelle tragédie apparaît.
Nous n’avons peut-être pas complètement oublié Iryna Zarutska. Mais nous avons cessé de veiller sur sa mémoire. Et, à bien des égards, cela revient à l’avoir abandonnée une seconde fois.


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