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Sur la rue Saint-Joseph, à Saint-Boniface, le parc Whittier accueille le Festival du Voyageur ainsi que ses installations, année après année, depuis 1970. Pourtant, derrière ce nom familier, une étrangeté demeure : pourquoi l’un des lieux les plus emblématiques de la francophonie manitobaine porte-t-il un nom anglophone?
Bien que la plupart des Winnipégois l’appellent simplement le parc du Voyageur, ou le parc du festival, ce lieu doit en réalité son nom au poète américain John Greenleaf Whittier.
Né en 1807 et mort en 1892, il fut avocat, abolitionniste et figure littéraire reconnue de son vivant. Aujourd’hui, il a sombré dans l’oubli, selon l’historien Philippe Mailhot.

John Greenleaf Whittier, originaire du Massachusetts, était un poète américain et défenseur de l’abolition de l’esclavage aux États-Unis (image libre de droits).
Photo : George Kendall Warren
Le poète qui n’a jamais mis les pieds dans les Prairies
Mais quel est son lien avec le Manitoba, ou même avec Saint-Boniface? En réalité, il n’a jamais mis les pieds dans les Prairies.
Son lien avec la région tient en quelques vers, écrits en 1859, dans un poème intitulé Red River Voyageur.
Poème Red River Voyageur
« The voyageur smiles as he listens
To the sound that grows apace;
Well he knows the vesper ringing
Of the bells of St. Boniface.
The bells of the Roman Mission,
That call from their turrets twain,
To the boatman on the river,
To the hunter of the Great Plains ! »

« Le voyageur sourit en écoutant le son qui s’amplifie rapidement. Il connaît bien le carillon du soir des cloches de Saint-Boniface. Ces cloches de la mission romaine, qui sonnent depuis leurs deux clochers, pour le batelier sur la rivière et pour le chasseur des Prairies ! » (Traduction libre)
Photo : Archives de Université du Manitoba
Les cloches de Saint-Boniface, donc. Une image puissante : deux clochers dressés au cœur des Prairies. L’historien Philippe Mailhot y voit une évocation symbolique plutôt qu’un témoignage vécu.
C’est une référence à la cathédrale de Saint-Boniface, à l’époque, avec ses deux clochers en plein milieu d’un pays très isolé, qui sonnent à travers les grandes plaines.
Mais alors, comment ce poème a-t-il donné son nom à un parc de Saint-Boniface?
Pour comprendre, il faut remonter aux années 1920. À l’époque, l’actuel parc Whittier n’est pas encore un lieu de festivals et de parties de balle molle, mais bien un vaste hippodrome de 15 hectares.
Son propriétaire : James Robert Speers, homme d’affaires né en Ontario, passionné de chevaux et surtout grand admirateur de John Greenleaf Whittier.

La foule de l'hippodrome Whittier, en juin 1925.
Photo : Gracieuseté de Bob Gates, Assiniboia Downs

Robert James Speers (1882-1955), le « père des courses de chevaux pur sang » dans les Prairies canadiennes. John Greenleaf Whittier, l'auteur du poème «The Red River Voyageur», était le poème préféré de l'homme d'affaires.
Photo : Gracieuseté de Bob Gates, Assiniboia Downs
L’âge d’or du parc Whittier
Selon Bob Gates, historien de l'hippodrome Assiniboia Downs, les travaux débutent en 1923 et s’achèvent au début de 1924. La piste, d’abord longue de quatre furlongs (800 m) avec des virages jugés périlleux, est prolongée à cinq furlongs en 1928 grâce à l'ajout d'une chute [NDLR, terme technique pour la prolongation d'une piste permettant des courses de distances variables] monumentale.
Tribunes, club-house, écuries : l’hippodrome occupe toute la superficie de l’actuel parc. Au centre, un orme d’Amérique gigantesque, vieux de plus de 250 ans, autour duquel la piste a été construite, domine le paysage.
Le parc Whittier connaît alors ses heures de gloire. Le 9 juin 1942, un record canadien est même établi : une seule combinaison du Daily Double rapporte 4835,55 $, l’équivalent de plus de 70 000 $ aujourd’hui, selon Bob Gates.

Un majestueux orme, vieux de plus de 250 ans, dominait le centre de la piste.
Photo : Gracieuseté de Bob Gates, Assiniboia Downs

Des photos d'archives de l’hippodrome Whittier, vers 1930, sur la rue Saint-Joseph, à Saint-Boniface.
Photo : Gracieuseté de Bob Gates, Assiniboia Downs
Puis viennent ensuite les difficultés : le rationnement pendant la Seconde Guerre mondiale, les inondations dévastatrices de 1950, et finalement la fin des activités. En 1958, l’argile de la piste est transportée vers Assiniboia Downs. L’hippodrome disparaît, mais le parc, lui, reste.
Ce qui demeure aussi, c’est un nom. Un nom sans racines métisses, sans origine francophone directe. Un nom choisi par des amateurs de poésie anglophone, bien plus que par l’histoire locale.

Un programme officiel de l’édition 1971 du Festival du Voyageur. Selon Bob Gates, il s’agit de la dernière course attelée à avoir lieu au parc Whittier, à l’occasion du festival.
Photo : Gracieuseté de Bob Gates, Assiniboia Downs
Redonner voix à l’histoire locale
Pour Georges Beaudry, retraité métis, la question mérite aujourd’hui d’être reposée. Dans un contexte de réconciliation et de relecture du passé, il suggère un changement : parc du Voyageur .
John Whittier, il n’est jamais venu ici. Le nom a été utilisé surtout par les Anglais qui avaient construit un hippodrome. Ils aimaient le poème, je suppose. Mais il n’a jamais entendu les cloches de Saint-Boniface !
Cette réflexion s’inscrit d’ailleurs dans un cadre politique clair. Depuis 2020, la Ville de Winnipeg applique la politique Redécouvrir Winnipeg : concilions notre histoire, qui vise à guider les décisions liées aux noms de lieux et aux repères historiques, afin de corriger l’absence de perspectives et de contributions autochtones dans les récits commémorés.

Georges Beaudry a siégé longuement au conseil d’administration du Festival du Voyageur. Il affirme : « toujours avoir pensé que le nom du parc devrait être le parc du Voyageur ».
Photo : Radio-Canada / Carla Oliveira
Aujourd’hui, dans le langage courant, beaucoup parlent déjà du parc du Voyageur. Le nom populaire a peut-être devancé la plaque officielle.
Entre la mémoire poétique venue d’ailleurs et l’histoire vécue ici, la question demeure ouverte : à qui appartient un lieu? À celui qui l’a rêvé de loin, ou à ceux qui l’habitent, le célèbrent et le font vivre, année après année, au rythme des cloches, des violons et de l’hiver manitobain?
Dans tous les cas, cet orme d’Amérique, lui, y est toujours, quoi qu’on dise.

L'orme du parc Whittier, aujourd'hui.
Photo : Bob Gates

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John Greenleaf Whittier, originaire du Massachusetts, était un poète américain et défenseur de l’abolition de l’esclavage aux États-Unis (image libre de droits).
Photo : Radio-Canada


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