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En octobre 1996, malgré l’angoisse qui le tenaillait alors chaque jour de sa vie, Jean Leloup acceptait de monter une fois de plus dans l’infernal manège promotionnel. Pour Le dôme, album trop réussi pour le nier, il concédait que le risque de « péter au frette », comme il disait, valait le malaise. Dans la salle de conférences d’Audiogram, au tour du Devoir qui le découvrait enfoncé dans un manteau de fourrure pour femme, il s’avouait à tout le moins heureux de sa « quête du Graal musical », finalement content d’avoir « cédé à la tentation de tout essayer ».
Aux FrancoFolies d’août (on n’avait pas encore réduit l’appellation initiale du festival), il avait passablement ouvert ce qui allait devenir Le dôme, et jugé qu’il y avait de l’avenir dans ces 14 titres indescriptibles et si différents les uns des autres. « C’est de la musique qui prend le temps de s’installer, avait-il constaté. Ce que j’ai appris, c’est que l’industrie s’empare de la musique et cherche à la fixer, à la quantifier, à la monétiser, alors que la musique, c’est rien d’autre que des gens et des émotions. Tu joues pour établir un lien. […] Si tu communiques vraiment, une chanson n’est jamais coulée dans le béton. Jamais ! C’est trop beau, la musique, pour en faire un produit fini. »
Aller plus loin, pour plus tard
Lire ça, presque 30 ans plus tard, alors que l’on s’apprête à vivre un grand événement collectif intitulé Pour la suite du Dôme de Jean Leloup, ça frappe : il savait donc, déjà. « Forcément ! » s’exclame au bout du fil une Inès Talbi même pas étonnée mais absolument réjouie. Elle qui a fomenté en 2018 le spectacle collectif La Renarde, sur les traces de Pauline Julien, n’est jamais plus heureuse que lorsqu’on lui demande de « pousser de grands et beaux artistes sur les chemins de la pérennité ». ICI Musique, qui produit la soirée en la voulant historique — ce sera même diffusé en direct à la radio, « d’un océan à l’autre » —, a fait plus que donner carte blanche à l’irrépressible Inès : convaincre les jeunes artistes les plus étonnants du moment d’aller plus loin, voilà le mandat.
Attitude Leloup, en quelque sorte. Six artistes singuliers — Klô Pelgag, Safia Nolin, Lou-Adriane Cassidy, Thierry Larose, Les Louanges, Zach Zoya — et deux groupes pas ordinaires — le duo Rau_Ze et We Are Wolves — ont répondu « oui, oh que oui » à la vertigineuse proposition. Certains n’étaient pas nés, d’autres bébés, quand Leloup ouvrit Le dôme. « J’avais ce désir de voir les héritiers de Leloup », de commenter cette Inès pour qui rien n’est impossible, et surtout pas l’avenir. « Je pense qu’on a besoin de ça. Des artistes hyperpassionnés, intenses, qui travaillent très fort pour ce que j’ai appelé la suite du Dôme : le monde à venir. »
Les regards de Safia, de Rau_ze et de Klô
Cela suppose un espace scénique assumé. Être eux-mêmes à partir de ces 14 chansons qui sont tellement distinctes, d’entrée de jeu. « Moi, continue Inès, tout ce que je leur ai dit, c’est : “Soyez libres et grunge.” On ne veut pas que ce soit un spectacle de grands chants, où l’on essaierait de rendre lisse quelque chose de brut. Loin de là. On veut que ça rie, que ça craque, on veut que ça hurle. Que ce soit cette grande liberté, cette dissidence. » On le comprend depuis 1996, c’est ce que les chansons souhaitent, demandent, exigent.
Et les artistes invités l’ont tous éprouvé en plongeant dans cet album, le plus insaisissable et irrésistible à la fois. Tendresse et rugosité à la même enseigne. Safia Nolin, en plus d’être dûment épatée, souligne que Leloup « a su amener des couleurs, des sonorités et une rawness qui manquent grandement. Ça sonne tout croche, même en 2026, à l’écoute de l’album. Je suis “flabbergastée” de constater à quel point ça fait du bien. »
Se faire du « Sang d’encre »
Dangerosité de la forme, beauté du verbe. Félix Paul, de Rau_Ze, porte sur l’écriture de Leloup un regard qui ne manque pas de perspective : « On l’entend bien sur Le dôme, les paroles de Leloup déboulent souvent sans filtre apparent, dans une prose décomplexée. Il y a aussi des moments poétiques et mélodiques d’une efficacité virtuose. Leloup alterne sans incohérences entre hymne et flot conversationnel. » Sa complice Rose Perron rejoint Inès Talbi chez les interprètes émerveillés : « Étant une chanteuse néo-soul, ses mélodies simples et ses textes crus ont piqué ma curiosité. J’adore l’écouter (me) parler par sa prise de vue et sa sensibilité très loufoque. La manière avec laquelle il réussit à conter ces histoires m’a beaucoup appris. »
Klô Pelgag renchérit, développe le sujet : « Il a une façon de raconter les histoires comme personne. On sent qu’il vient d’un peu partout, de nulle part. Je trouve qu’il a une dimension de mystère et de folie, mais de folie intelligente, en tout cas de folie qui laisse transparaître sa grande intelligence. Je considère Jean comme l’un des artistes les plus importants que le Québec ait connus. » Et Klô de singulariser Sang d’encre, pas la plus connue du Dôme, mais pas la moins essentielle non plus. « C’est une de mes chansons préférées de tout le répertoire québécois, de toutes les époques. C’est une chanson qui me touche tellement. Par son empathie, par sa sensibilité, par ce que ça raconte, ça me bouleverse. » Klô, Inès, Rose, elles ont toutes cette chanson à cœur. Safia : « J’ai fortement demandé de chanter Sang d’encre avec Klô. Quand on a su qu’on allait toutes deux faire le show, j’avais personnellement ce fantasme de partager quelque chose avec elle de plus intime. » Rose ajoute : « C’est l’un de ses meilleurs textes, avec le cœur inquiet pour un ami tendre. Les métaphores sur la santé mentale et les relations, qu’elles soient amicales ou amoureuses, m’attendrissent pour le restant de l’album giga grunge rock. »
Et si Leloup… ?
La question vient toute seule, on ne peut s’empêcher d’y penser : Leloup lui-même en personne sera-t-il dans les alentours de la grande scène des Francos le dimanche 14 juin ? Le groupe d’accompagnement du spectacle est celui du Dôme d’origine. Jean-François Lemieux à la basse, Alain Bergé à la batterie. Et c’est aussi un allié d’époque, l’extraordinaire Alex McMahon, qui va diriger l’ensemble. Inès rit un peu nerveusement, mais pas trop. Plutôt fascinée, en vérité. « Ça les amuse beaucoup de refaire ces chansons qu’ils ont tant jouées en tournée. »
Inès, pas gênée, révèle que Leloup est au courant de tout. « Il parle presque tous les jours à JF et Alain, pour savoir comment ça se passe. J’ai vraiment le feeling qu’il ne nous truste pas. [Petit rire presque enfantin] Je ne pense pas qu’il viendrait voir un show de ses tounes. C’est pas son genre. Si jamais il est là, on sera content de le voir. Mais on ne force rien. Depuis le début, ça se veut une célébration des 30 ans d’un album important, c’est ça notre projet, pas de faire un hommage devant l’artiste. Mais il arrivera ce qui arrivera. »


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