Conduire un véhicule sur Terre est déjà complexe. Mais le faire sur une autre planète, à 225 millions de kilomètres de distance, avec un décalage de communication qui rend tout pilotage en temps réel impossible, relève de l’exploit. Jusqu’à présent, pour éviter la catastrophe avec son matériel hors de prix, la NASA gardait un contrôle absolu, traçant chaque mètre de l’itinéraire depuis la Californie. Mais en décembre dernier, l’agence spatiale a coupé le cordon. Pour la première fois de l’histoire, elle a confié les clés de son rover le plus précieux à une technologie expérimentale, la laissant totalement libre de choisir son chemin dans le désert martien.
Une carte routière dessinée par l’algorithme
L’expérience s’est déroulée en deux temps, les 8 et 10 décembre derniers. L’objectif n’était pas simplement de tester les réflexes du rover, mais de vérifier sa capacité de raisonnement stratégique. Pour ce faire, la NASA a utilisé un modèle de vision par ordinateur — une forme d’IA générative — entraîné avec des milliers de données du Jet Propulsion Laboratory (JPL).
Le processus est fascinant : l’IA a ingéré les images satellitaires haute résolution fournies par la sonde Mars Reconnaissance Orbiter (via sa caméra HiRISE). En analysant ces cartes orbitales, le logiciel a appris à distinguer la nature du sol martien. Il a identifié les zones sûres (le substratum rocheux dur), les zones d’intérêt scientifique (les affleurements), mais surtout les pièges mortels pour un robot, comme les champs de gros blocs de pierre ou les bancs de sable meubles où les roues pourraient s’enliser.
Sans intervention humaine pour tracer la ligne, l’IA a généré des points de passage virtuels (waypoints). Perseverance a ensuite suivi ces instructions générées par la machine, parcourant 210 mètres le premier jour et 246 mètres le second, sans incident.
Au-delà du simple « évitement d’obstacle »
Il est important de noter que Perseverance n’est pas un novice en matière d’autonomie. Depuis son atterrissage, il est équipé d’un système appelé « AutoNav » qui lui permet de détecter un rocher devant ses roues et de le contourner. Mark Maimone, pilote de rover au JPL, rappelle d’ailleurs que « plus de 90 % des déplacements de Perseverance sont maintenant réalisés de manière autonome ».
Cependant, ce nouveau test va beaucoup plus loin. Là où AutoNav gère la réaction immédiate (tactique), l’IA générative gère la planification à grande échelle (stratégie). Comme l’explique Vandi Verma, roboticienne spatiale au JPL, cette technologie rationalise les trois piliers de la navigation : la perception (comprendre ce que l’on voit), la localisation (savoir où l’on est) et le contrôle (décider du meilleur chemin). L’IA ne se contente plus d’éviter un caillou ; elle « lit » le paysage entier pour trouver l’itinéraire optimal sur plusieurs centaines de mètres, un travail qui demandait auparavant des heures d’analyse aux ingénieurs humains.
Crédit : NASA/JPL-Caltech
La tyrannie de la distance
Pourquoi prendre le risque de laisser une IA piloter un laboratoire mobile à 2,7 milliards de dollars ? La réponse réside dans la physique. La lumière met entre 5 et 20 minutes pour voyager de Mars à la Terre. Un ordre envoyé (« Tourne à gauche ») et sa confirmation visuelle (« J’ai tourné ») peuvent prendre 40 minutes aller-retour. Cette latence rend l’exploration humaine terriblement lente. Si le rover doit s’arrêter tous les 10 mètres pour attendre des instructions, la mission prendrait des siècles.
L’autonomie totale est donc le seul moyen d’accélérer la science. En permettant au rover de traiter « d’énormes volumes d’images » et de prendre ses propres décisions de navigation, la NASA libère les opérateurs humains des tâches routinières de conduite pour qu’ils se concentrent sur la recherche de traces de vie microbienne ancienne.
Préparer l’arrivée de l’Homme
Ce test réussi dépasse le cadre de la mission actuelle. Matt Wallace, du Bureau des systèmes d’exploration du JPL, y voit la brique technologique fondatrice pour l’avenir. Demain, cette même IA générative ne pilotera pas seulement des rovers, mais aussi des drones, des hélicoptères martiens, et servira d’assistance aux futurs astronautes. Pour établir une présence permanente sur la Lune ou sur Mars, nous aurons besoin d’infrastructures capables de se gérer elles-mêmes sans attendre un coup de fil de Houston. Ce que Perseverance vient d’accomplir dans la poussière rouge est la première étape vers cette indépendance robotique.


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