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Plus de 8 milliards de dollars engloutis au Nigeria : l’aciérie déclarée achevée à 98 % en 1984 n’a jamais livré une seule tôle commerciale

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Imaginez une usine presque terminée, à 98 % selon ses propres promoteurs, qui dort depuis plus de quarante ans sans avoir jamais produit la moindre tôle vendable. Ce paradoxe a un nom : l’Ajaokuta Steel Company, au Nigeria. Sur le papier, tout était pourtant réuni pour en faire le fleuron industriel de l’Afrique de l’Ouest. Dans les faits, ce complexe sidérurgique est devenu le symbole d’un gouffre financier vertigineux, où se mêlent coups d’État, promesses politiques recyclées d’une décennie à l’autre et factures salariales qui continuent de tomber pour une usine à l’arrêt. Le Nigeria y a dépensé plus de 8 milliards de dollars en quarante ans, dont 495 millions de dollars d’arbitrage en 2022, et inscrit encore 6,21 milliards de nairas de salaires au budget 2025. Un dossier qui, par son ampleur et son absurdité, mérite qu’on s’y attarde.

À retenir

  • Lancée en 1979, l'aciérie d'Ajaokuta est restée bloquée après le coup d'État de 1983 et n'a jamais produit la moindre tôle commerciale malgré un taux d'achèvement officiel de 98 %.
  • Le Nigeria y a englouti entre 8 et 10 milliards de dollars depuis 1979, soit jusqu'à dix fois le coût de construction d'aciéries comparables, en plus d'un arbitrage de 495 millions de dollars remporté contre lui en 2022.
  • Le budget 2025 prévoit 6,21 milliards de nairas de salaires pour l'usine inactive, soit 91,19 % de son budget total, alors que les visites sur site ne constatent qu'une dizaine de personnes présentes contre 10 000 inscrites sur la liste de paie.

Une usine fantôme achevée à 98 % qui n’a jamais produit une tôle

Le projet Ajaokuta est né en 1979, porté par l’ambition de doter le Nigeria d’une industrie lourde capable de rivaliser avec les grandes puissances sidérurgiques. L’idée était simple sur le papier : construire un complexe intégré, de l’extraction du minerai à la production de tôles commerciales, pour affranchir le pays de ses importations d’acier. Mais le projet n’a jamais survécu à la tourmente politique nigériane. En 1983, un coup d’État militaire mené par le général Muhammadu Buhari a renversé le président Shehu Shagari, et les travaux sur le site se sont brutalement arrêtés. Depuis, l’usine traîne une réputation presque mythologique : officiellement achevée à 98 %, elle n’a jamais livré la moindre tôle d’acier à vocation commerciale. Un chiffre qui, à lui seul, résume l’absurdité de la situation : on est pratiquement au bout du chemin industriel, mais ce dernier kilomètre semble infranchissable depuis quatre décennies.

Ce qui frappe surtout, c’est le contraste entre les visites de terrain rapportées et les registres officiels de l’entreprise. Celle-ci affirme employer pas moins de 10 000 personnes sur sa liste de paie. Pourtant, lors de visites sur site, aucune présence supérieure à une dizaine de personnes n’a été constatée. Autrement dit, l’usine ressemble davantage à un décor figé qu’à un site industriel en activité, avec des bâtiments qui continuent d’exister sur le papier administratif bien plus que dans la réalité du terrain.

Quarante ans de promesses et plus de 8 milliards de dollars engloutis

Entre 1979 et 1994, le projet Ajaokuta aurait englouti entre 8 et 10 milliards de dollars de fonds publics, selon les estimations disponibles. Pour donner une idée de l’ampleur de la somme, des projets comparables de construction d’aciéries intégrées sur site vierge coûtent aujourd’hui entre 1 et 4 milliards de dollars. Le Nigeria a donc dépensé, pour une usine qui n’a jamais fonctionné, deux à dix fois le budget nécessaire à la construction d’installations similaires parfaitement opérationnelles ailleurs dans le monde. C’est un peu comme si l’on avait payé le prix d’un immeuble entier pour obtenir, au final, un terrain vague avec quelques fondations.

Ce gouffre financier ne s’est pas refermé avec les années. Chaque décennie a apporté son lot de promesses de relance, d’investisseurs annoncés, de plans de modernisation censés enfin faire sortir de terre une production réelle. Depuis 2023, l’administration du président Bola Tinubu a elle aussi multiplié les déclarations rassurantes sur la reprise prochaine de l’activité. Mais aucun progrès tangible n’a jamais été constaté sur le terrain. Pire encore, les coûts de personnel et de fonctionnement continuent, eux, d’augmenter chaque année, comme si l’inactivité de l’usine avait paradoxalement un prix de plus en plus élevé.

L’arbitrage à 495 millions de dollars qui a révélé l’ampleur du fiasco

Au-delà des chiffres de construction, le dossier Ajaokuta a aussi connu son lot de rebondissements juridiques internationaux. En 2022, une procédure d’arbitrage a conduit à une condamnation évaluée à 495 millions de dollars, un montant qui a fini de mettre en lumière la gestion chaotique du site depuis ses origines. Cette décision a rappelé à quel point le projet, initialement pensé comme une vitrine industrielle nationale, s’est transformé en contentieux coûteux, ajoutant une nouvelle ligne de dépense à une facture déjà vertigineuse. Pour un pays qui cherche par ailleurs à diversifier son économie au-delà du pétrole, ce type d’épisode pèse lourd dans le débat public, d’autant plus qu’il s’ajoute à une liste déjà longue de promesses non tenues.

Ce différend juridique illustre aussi la complexité de la gouvernance du site, mêlant investisseurs étrangers, autorités publiques et engagements contractuels jamais pleinement honorés. Le résultat, c’est un empilement de passifs financiers qui s’ajoutent les uns aux autres, année après année, sans qu’aucune tôle d’acier ne sorte jamais des chaînes de production pour compenser, même partiellement, ces sommes colossales.

6,21 milliards de nairas de salaires en 2025 pour une usine toujours à l’arrêt

Le plus troublant reste peut-être la mécanique budgétaire actuelle. Pour l’exercice 2025, le gouvernement fédéral nigérian a alloué 6,21 milliards de nairas aux seuls salaires des employés d’Ajaokuta, contre 4,29 milliards de nairas l’année précédente. Une hausse qui interroge, puisqu’elle intervient alors que l’usine n’a produit aucune tôle commerciale depuis sa création. Plus frappant encore, ces coûts de personnel représentaient 91,19 % du budget total de 6,81 milliards de nairas alloué à l’entreprise pour cette même année. Autrement dit, l’écrasante majorité de l’argent public injecté dans Ajaokuta ne sert ni à relancer la production, ni à moderniser les équipements, mais uniquement à payer des salaires pour une activité qui, sur le terrain, semble quasiment inexistante.

Le projet de loi de finances 2026, présenté par le président Tinubu en décembre dernier, confirme cette tendance. Le secteur sidérurgique nigérian reçoit une enveloppe totale de 22 milliards de nairas, dont 6,5 milliards reviennent directement à Ajaokuta Steel Company, soit la plus grosse allocation du secteur. Dans le même temps, le directeur général de l’entreprise, nommé par le président Tinubu en avril 2025, perçoit un salaire mensuel personnel d’environ 5,5 millions de nairas, un paiement confirmé à hauteur de 5,578 millions de nairas pour le seul mois d’août 2025. Cette situation n’est pas passée inaperçue au sein même des institutions nigérianes. En février, la sénatrice représentant Kogi Central, Natasha Akpoti-Uduaghan, a quitté une réunion de la commission sénatoriale après un désaccord portant précisément sur la gestion de cette aciérie inactive, signe que le malaise dépasse désormais le simple cercle des observateurs économiques pour atteindre les plus hautes sphères politiques du pays.

Au final, le dossier Ajaokuta illustre à merveille combien un projet industriel ambitieux peut se transformer, au fil des décennies, en une mécanique administrative qui s’autoalimente indépendamment de tout résultat concret. Des milliards de dollars engloutis, des salaires versés à un effectif largement invisible sur le terrain, des promesses de relance renouvelées sans relâche depuis des années : l’usine d’Ajaokuta ressemble moins à un chantier industriel qu’à un monument figé dans le temps, dont le coût ne cesse pourtant, lui, de grimper. Reste à voir si les prochaines années apporteront enfin la première tôle tant attendue, ou si ce dossier continuera d’alimenter, année après année, la longue liste des grands projets jamais achevés.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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