Depuis plus d’un demi-siècle que l’humanité pose des engins sur la Lune, une région est restée obstinément hors de portée : son pôle Sud. Aucun véhicule mobile n’y a jamais été déposé. Ce territoire hérissé de cratères cache pourtant ce qui pourrait devenir le carburant de toute l’exploration future : de l’eau gelée. Dans les prochaines semaines, la Chine s’apprête à changer la donne. Sa mission Chang’e 7, dont le décollage est visé pour la fin de l’été, embarque un engin encore jamais vu dans l’espace : un robot capable de bondir dans les gouffres plongés dans une nuit éternelle. Voici pourquoi cette expédition pourrait marquer un tournant.
Le pôle Sud, ce trésor lunaire que personne n’a encore effleuré
Le pôle Sud de la Lune n’a rien d’un terrain ordinaire. C’est une zone stratégique que convoitent toutes les grandes agences spatiales, et pour une bonne raison. Certains reliefs y bénéficient d’une illumination quasi permanente, tandis que le fond de certains cratères voisins reste plongé dans l’ombre. Ces zones ombragées pourraient avoir piégé et conservé de la glace d’eau.
C’est précisément là que Chang’e 7 compte se rendre. La mission vise le rebord éclairé du célèbre cratère Shackleton, un pic bénéficiant d’une illumination quasi continue, situé à 123,4 degrés Est et 88,8 degrés Sud. Des sites de secours sont prévus à proximité, près des cratères Shoemaker et Haworth. L’objectif est double : chercher la fameuse glace et évaluer le terrain en vue d’une future base lunaire. Autant dire que jamais un rover n’avait été programmé pour explorer une zone aussi extrême et aussi prometteuse.
Un robot sauteur pour plonger là où le Soleil ne brille jamais
La véritable star de cette mission n’est pas le rover classique, mais un engin d’un genre totalement inédit : un robot sauteur. Chang’e 7 réunit en effet un ensemble impressionnant de composants, à savoir un orbiteur, un atterrisseur, un rover, ce fameux sauteur et un satellite relais chargé d’assurer les communications. Mais c’est bien cet explorateur bondissant, le premier du genre, qui suscite le plus d’attentes.
Son principe est astucieux. Plutôt que de tenter de rouler jusqu’au fond des cratères plongés dans le noir, avec les risques de chute que cela implique, le sauteur bondira depuis les zones éclairées vers ces abîmes obscurs. Grâce à une technologie d’absorption active des chocs, il pourra se poser sur des pentes. Chaque bond couvrira au moins dix kilomètres, et l’engin est conçu pour enchaîner plusieurs vols. Une fois arrivé au fond d’un cratère ombragé, il forera le sol pour en extraire de la matière, puis analysera par spectrométrie de masse la présence de glace d’eau, de méthane et d’autres composés volatils. Un vrai laboratoire de terrain miniature, capable d’aller là où aucune roue ne s’aventurerait.
Chang’e 7 dans la grande bataille spatiale de 2026
Cette expédition ne s’inscrit pas dans le vide. Elle s’ajoute à un calendrier spatial particulièrement chargé, entre les premiers vols habités autour de la Lune du programme Artemis, l’arrivée de nouveaux lanceurs lourds et une multitude de télescopes envoyés dans l’espace. Mais dans la course spécifique au pôle Sud lunaire, la Chine prend une longueur d’avance de taille. Chang’e 7 doit en effet précéder la mission américaine VIPER de la NASA, dont le rover n’est pas attendu au pôle Sud avant 2027.
Les préparatifs sont d’ailleurs bien avancés. L’engin a déjà été acheminé de Pékin vers l’île de Hainan à bord d’un imposant avion cargo Antonov An-124, avant de rejoindre le centre de lancement de Wenchang. La mission emportera au total 21 charges utiles scientifiques, dont six d’origine internationale, preuve que cette aventure dépasse les seules frontières chinoises. Avec Chang’e 8, prévue vers 2029, elle posera les premières pierres de la Station internationale de recherche lunaire pilotée par la Chine.
L’eau lunaire, la clé qui rebat les cartes de l’exploration
Pourquoi tant d’efforts pour quelques grammes de glace ? Parce que l’eau lunaire représente bien plus qu’une curiosité scientifique. Transporter de l’eau depuis la Terre coûte une fortune, et pouvoir en extraire directement sur place changerait tout. Elle servirait à alimenter les futurs occupants d’une base, mais aussi, une fois décomposée en hydrogène et en oxygène, à fabriquer du carburant pour repartir plus loin. En clair, celui qui maîtrisera cette ressource disposera d’une station-service au seuil de l’espace lointain.
Voilà tout l’enjeu de Chang’e 7. En combinant un atterrisseur, un rover et ce robot sauteur capable de plonger dans les zones les plus inaccessibles, la mission ambitionne de cartographier en détail l’environnement et les ressources de ce pôle Sud si convoité, avec une tentative d’atterrissage visée pour la fin de l’année. Si tout se déroule comme prévu, elle deviendra la première à poser un rover dans cette région restée vierge d’exploration mobile. Reste une question passionnante : cette eau gelée, tant espérée dans l’obscurité des cratères, sera-t-elle réellement au rendez-vous ? La réponse pourrait bien décider du visage qu’aura l’exploration humaine dans les décennies à venir.


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