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J’ai pris la pluie cette semaine, cher journal. J’ai dû marcher un bon kilomètre à la pluie battante. Quand as-tu pour la dernière fois été complètement trempé par une averse ? L’eau qui rentre dans les chaussettes et tout. Le jeans imprégné d’eau, lui qui a l’habitude de résister à tout… Conçu pour la vie dure, réputé pour sa robustesse, utilisé depuis le XVIe siècle comme vêtement de travail ! Des bergers des Cévennes aux marins génois (d’où il tient son nom), en passant par les mineurs de la ruée vers l’or ! Eh bien, il a beau être à l’épreuve du temps celui-là, il craint l’eau comme un petit chat.
Il faut des circonstances particulières pour se faire doucher par la pluie comme adulte. D’abord, ça doit être une journée où on ignore assez qu’il va pleuvoir pour partir travailler sans parapluie. Donc, il faut qu’il fasse un peu beau à l’heure du départ et suffisamment moche à l’heure du retour. Ensuite, la météo doit coïncider avec un jour où on a décidé de ne pas prendre la voiture, il faut donc vivre dans un endroit où il y a d’autres options de transport. Ça, en Amérique du Nord, c’est pas donné à tout le monde. J’ai souhaité cette semaine vérifier si, par hasard, ça serait possible de me rendre en Gaspésie en train avec mes enfants (pour qui c’est gratuit tout l’été), j’ai cru que Google allait rire de moi. Il me répondait comme un garçon de café parisien : « Et vous voulez faire quoi ? Prendre le train ? Au Canada ? Pour aller vers l’est en plus ? Mais vous vous prenez pour qui ? Une Européenne ? »
Ah oui, non, c’est vrai, je suis au Québec. Je vis sur une île, mais sans pouvoir prendre le bateau. Où que j’aille, je dois longer un fleuve, mais par la route, et je dois suivre des rails de chemin de fer, mais sans jamais prendre un train. J’aurais pu me rendre à Rivière-du-Loup, me dit-on, mais la compagnie ferroviaire voulait me jeter devant un « poteau indicateur », car il n’y a pas de gare. Le tout à minuit trente et une. Alors j’ai fait ce que le monopole de l’asphalte est bien content que je fasse : j’ai abandonné.
J’ai beau porter des jeans comme un cheminot, j’aimerais voyager autrement qu’en sautant d’un train en marche, si possible. Au moins en ville, pour rentrer du centre jusque chez moi, j’ai à peu près le choix entre le bus, le métro ou le vélo de communiste. Celui qu’on se partage. Un des amis de mon grand fils en a d’ailleurs trouvé un abandonné dans une ruelle. C’est le sien maintenant. Ça sera pas le premier Montréalais à se promener avec un vélo qui est peut-être pas à lui. Ils sont drôles, les ados, ils tirent sur les vélos libre-service quand ils sont accrochés à leur socle en station pour voir si quelqu’un aurait mal raccroché le sien. C’est l’équivalent de vérifier la petite trappe de monnaie des cabines téléphoniques. Ce qu’on faisait dans le temps. À l’époque où un 25 cennes valait encore quelque chose.
Maintenant, la planète brûle. Non, attends, c’est pas vrai. C’est trop sensationnaliste comme image. Il y a des incendies de forêt qui font rage. Il y en a même dans mes deux pays d’origine. D’ailleurs, les forêts d’Europe et d’Amérique du Nord ne réagissent pas de la même façon. Dans les deux cas, les forêts résineuses sont celles qui brûlent le plus, mais « nos forêts de pins gris sont naturellement adaptées au feu et en ont besoin pour se régénérer », ai-je lu dans Le Devoir. C’est vraiment difficile de séparer la naissance de la mort et la mort de la naissance sur cette planète. Que les forêts aient besoin de brûler pour libérer les graines, nourrir le sol et créer de la lumière en se débarrassant des vieux arbres est un concept qui me dépasse. Le feu est si violent et les arbres sont si beaux. Ils prennent tant de temps à pousser jusqu’au ciel. Mon petit cerveau a du mal à concevoir qu’il ne peut pas y avoir de forêt sans feu.
Nos traumatismes nous paraissent si graves, si profonds. Tous ces drames qui nous arrivent à nous ou aux autres. Toutes ces tragédies qui peuplent les nouvelles, toutes ces peurs et toute cette souffrance si impressionnante, elle est là en permanence. Le feu et la naissance. Comme deux inséparables.
Ce qui est vrai en tout cas, c’est que l’on peut s’aider. On peut aider les forêts tout comme on peut leur nuire. On peut créer des industries qui favorisent la planète et on peut s’en foutre et tout détruire pour un profit. On peut devenir plus intelligents à comprendre les écosystèmes qui nous entourent et les aimer. On peut tous devenir plus intelligents, plus savants, plus conscients. Même à notre échelle. Ça n’a pas besoin d’être parfait ou radical… Quoique j’emprunterais bien un marteau-piqueur pour péter l’asphalte de ma rue. « Monsieur l’agent, je vais vous expliquer… Je sais que j’ai pas le droit, mais voilà, on a recouvert les chemins d’asphalte pour que les chars roulent plus vite, ça marche, mais il fait 50 degrés l’été et, quand il pleut, l’eau passe plus à travers et ça inonde »…
On sait tout ça, c’est ça qui est frustrant. On sait que les transports représentent près de 45 % des émissions de GES du Québec, dont plus de 74 % proviennent de la route. On sait qu’environ 80 % de la population est concentrée le long de la vallée et des rives du Saint-Laurent. On sait que créer un réseau intelligent pour relier tout ce beau monde sans tuer la nature dont on a besoin pour survivre serait possible. Pourtant… rien. Je vais prendre mon char pour aller en Gaspésie. Même si je sais que vous aussi, vous aimeriez prendre le train.
Peut-être qu’on attend le feu avant que ça change.
Léa Stréliski est humoriste, autrice, mère de l’année autoproclamée.


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