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Un ancien chef de cuisine devenu développeur interroge la place faite aux parcours atypiques dans le monde du travail. Entre l’exigence d’adaptation et la méfiance envers ceux qui ont changé de voie, un regard sur ce que les CV ne disent pas.

J’ai été chef de cuisine. Un jour, dans son bureau, en me tendant ma paye, le patron m’a reproché de mettre trop de lait dans la béchamel, trop de vin dans les marinades. Il fallait les couper d’eau, par trois. Remplacer le beurre par de l’huile ou de la margarine.
Je suis parti sur-le-champ.
Ce n’était pas une question de recettes. C’était une certaine idée de mon métier qu’on me demandait d’abandonner.
J’aimais cuisiner. Choisir les produits, préparer les plats, retrouver ces gestes que l’on finit par accomplir presque naturellement. Il y avait aussi le plaisir de travailler avec une équipe et celui, plus discret, de savoir qu’un client avait apprécié son repas.
Je pouvais accepter les journées difficiles, les imprévus, les services qui n’en finissaient pas. Cela faisait partie du métier.
Mais ce jour-là, on ne me demandait pas de mieux travailler. On me demandait de faire des économies sur ce qui faisait, à mes yeux, la qualité de mon travail.
Il arrive qu’on quitte un emploi sans avoir cessé de l’aimer.
On parle souvent de ces personnes qui décident de changer de vie. De celles qui osent tout recommencer, apprendre un autre métier, repartir de zéro.
J’ai moi-même connu deux reconversions professionnelles. Je suis passé de la cuisine à l’informatique, puis au développement. J’ai appris d’autres gestes, d’autres langages. Les casseroles ont laissé place aux ordinateurs. Les recettes aux lignes de code.
Dans les deux cas, il fallait comprendre, chercher, recommencer jusqu’à ce que cela fonctionne.
Mais changer de métier ne signifie pas toujours que les portes s’ouvrent.
Avec les années, mon handicap et ce que certains appellent un « parcours atypique », j’ai découvert que l’expérience ne suffisait pas toujours à convaincre.
C’est d’ailleurs une expression curieuse, « parcours atypique ».
On nous encourage à être curieux, à apprendre tout au long de notre vie, à savoir nous adapter. Mais lorsque notre parcours ne ressemble pas à celui qu’on attend, cette capacité à changer peut devenir un défaut.
Il faudrait avoir de l’expérience, mais pas trop d’années. Savoir évoluer, mais suivre un chemin bien droit. Être différent, à condition de correspondre au profil recherché.
À force, on finit par se demander ce qu’il faudrait encore prouver.
Et pourtant, derrière un curriculum vitæ, il y a une personne. Des années de travail, des connaissances acquises, des erreurs aussi, et cette envie de continuer à être utile.
Tout cela ne tient pas toujours dans les cases d’un formulaire.
Je repense parfois à ce jour où j’ai quitté la cuisine.
À l’époque, j’avais pu prendre ma décision immédiatement. Je savais ce que je refusais.
Mais la vie ne nous laisse pas toujours cette liberté.
De l’extérieur, on entend parfois cette phrase :
« Si tu n’es plus bien, tu n’as qu’à partir. »
C’est facile à dire quand on n’a pas à prendre la décision.
Car partir, ce n’est pas seulement changer d’entreprise. C’est laisser des habitudes, des visages, parfois une partie de son histoire. C’est aussi accepter de recommencer ailleurs, sans savoir ce qui nous attend.
Et rester n’est pas nécessairement manquer de courage. Il y a des contraintes, des responsabilités, des vies qui ne permettent pas de claquer une porte. Il m’est arrivé, moi aussi, d’accepter un emploi qui ne me correspondait pas, simplement pour payer les factures.
Chacun fait comme il peut, avec ce qu’il a.


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