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FIGAROVOX/TRIBUNE - Marc Bloch entre au Panthéon ce mardi 23 juin. Dans l’Étrange Défaite, écrite pendant le désastre de 1940, il cherchait à comprendre comment un pouvoir en venait à se mentir à lui-même. Ses conclusions sont encore valables aujourd’hui, analyse l’enseignant Laurent Frémont.
Laurent Frémont est maître de conférences à Sciences Po et cofondateur du Collectif démocratie, éthique et solidarités.
Peu de vaincus ont analysé leur propre défaite avec autant de rigueur. Bloch procède en historien, méthodiquement, sans chercher l’effet. Il montre comment une armée qui ne manquait ni d’hommes ni de matériel, commandée par des officiers qui n’étaient pas des lâches, refusa de voir ce qui l’emportait. Ce refus de voir nous concerne aujourd’hui plus que le souvenir de 1940. Nul n’était mieux placé pour ce diagnostic. Son livre s’ouvre d’ailleurs sur une « Présentation du témoin ». Médiéviste de réputation mondiale, cofondateur des Annales avec Lucien Febvre, Bloch avait passé sa vie à peser des témoignages. Il avait fait les deux guerres et s’était porté volontaire en 1939, à cinquante-trois ans.
La deuxième partie, « La déposition d’un vaincu », est le cœur de l’ouvrage. Bloch l’a écrite l’été du désastre, de mémoire, sur les routes de l’exode. C’est un réquisitoire, mais il ne vise pas ce que l’on croit. On imagine d’ordinaire un peuple intoxiqué par la propagande. En réalité, Bloch décrit une défaite venue d’en haut, et d’abord intellectuelle. Ce constat dépasse de loin le cas de 1940. Une nation commence à se perdre quand elle préfère les explications rassurantes aux faits qui la dérangent, et cette dérive part toujours du sommet. En six semaines, la meilleure armée du monde s’effondra. À Sedan, où l’Empire s’était déjà brisé en 1870, les blindés allemands prirent de vitesse un état-major resté, par l’esprit, en 1918. On s’était retranché derrière une ligne fortifiée conçue pour la guerre précédente, et l’ennemi la contourna. On s’était aussi aveuglé soi-même, méthodiquement. On taisait les nouvelles gênantes, on déplaçait des pions sur des cartes pendant que les vrais chars avançaient, et personne, dans l’entourage des chefs, n’osait plus les contredire. Les hommes et le matériel ne manquaient pas. Ce qui fit défaut, c’est la lucidité, ce que Clausewitz appelait les forces morales.
Avoir davantage d’informations ne sert à rien si l’on se refuse à les regarder.
Laurent FrémontRien de cela n’est exclusif à 1940. Notre époque s’inquiète surtout de la désinformation, du faux qui circule et de la « post-vérité » qui monterait d’en bas. Le danger que décrit Bloch est l’inverse, et il est plus difficile à voir. Le vrai risque n’est pas la tromperie venue de l’extérieur. Il est que les gouvernants s’enferment peu à peu dans leur propre version des faits, après avoir écarté ceux qui auraient pu les détromper. Hannah Arendt l’expliquera plus tard : la vérité de fait est fragile parce qu’elle repose sur des témoins, et le pouvoir préfère presque toujours une image flatteuse de lui-même à un fait qui la dérange. Avoir davantage d’informations ne sert à rien si l’on se refuse à les regarder. En juin 1941, un an après la chute de la France, Staline reçut des dizaines d’avertissements sur l’attaque allemande qui se préparait, et n’en crut aucun. On retrouve le même réflexe dans le rapport commandé pour justifier une décision déjà prise, ou dans les chiffres qu’on invoque pour ne pas avoir à se rendre sur le terrain. Quand la mauvaise nouvelle ne remonte plus, il est généralement trop tard, et le responsable est le dernier informé.
La troisième partie est un « Examen de conscience d’un Français », et Bloch n’y épargne personne. Il met en cause une presse qui endormait l’opinion plus qu’elle ne l’informait. Il vise une bourgeoisie qui redoutait ses ouvriers plus que l’ennemi. Il décrit enfin un peuple qui prenait la politique pour un spectacle et cédait à cette passivité dans laquelle Tocqueville voyait la maladie des démocraties, le repli de chacun sur sa vie privée et le désintérêt pour la chose publique. Bloch s’y range le premier. Il écrit « nous ». Professeur, il accuse sa propre corporation, ces clercs qui avaient tout appris aux Français, sauf à juger par eux-mêmes. Pour notre époque, si prompte à juger autrui, c’est la leçon la plus difficile. Il est facile de dénoncer l’aveuglement des autres. Reconnaître le sien l’est beaucoup moins.
Bloch poussa l’analyse jusqu’à l’acte. Entré dans la Résistance, arrêté à Lyon, torturé à Montluc, il fut fusillé par la Gestapo le 16 juin 1944. 82 ans plus tard, la République le fait entrer au Panthéon. Cette lucidité, il l’avait payée de sa vie. Sa leçon ne tient pourtant pas dans le marbre. Elle se résume à une exigence simple, regarder ce que l’on préférerait ne pas voir et l’attendre d’abord de soi-même. Le célébrer sans le lire reviendrait à commettre la faute qu’il a combattue, celle de préférer une histoire rassurante à la vérité.


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