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« Orwell : 2+2=5 », par Raoul Peck : sur la vie de George Orwell et son œuvre visionnaire

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Orwell. L’Insoumission publie un nouvel article de sa rubrique « Nos murs ont des oreilles – Arts et mouvement des idées ». Son but est de porter attention à la place de l’imaginaire et de son influence en politique avec l’idée que se relier aux artistes et aux intellectuels est un atout pour penser le […]

Orwell. L’Insoumission publie un nouvel article de sa rubrique « Nos murs ont des oreilles – Arts et mouvement des idées ». Son but est de porter attention à la place de l’imaginaire et de son influence en politique avec l’idée que se relier aux artistes et aux intellectuels est un atout pour penser le présent et regarder le futur.

Les seconds Amfis de LFI de Marseille avaient accueilli Raoul Peck et son biopic « Le jeune Marx ». Le cinéaste aime investir l’héritage des enjeux de notre présent. Pas pour rendre hommage. Pour nous aider à nous forger une conscience et des outils de résistance. Croiser vies, politique et art. En 2000, « Lumumba », le premier ministre de la République démocratique du Congo assassiné en 1961 par la CIA. « I Am Not Your Negro » en 2016 à partir d’un texte inédit de James Baldwin sur la lutte des droits civiques des Noirs américains. Multi-récompensé et oscarisé.

L’année dernière, « Ernest Cole », le photographe de l’apartheid, Œil d’or à Cannes 2024. Il revient cette année avec « Orwell : 2+2=5 ». Un manifeste sur notre monde. Une claque. Artistique, poétique et politique. On ne lâche jamais ce film lanceur d’alertes. Qui nous implique individuellement et collectivement. Secouer sans jamais annihiler la capacité du spectateur à penser et à se projeter. On sort de la salle comme on descend d’un ring. Sonné mais prêt à remonter. Notre article.

« La guerre, c’est la paix », « La liberté, c’est l’esclavage », « L’ignorance, c’est la force » – George Orwell – 1984

On regarde l’écran comme on tourne les pages d’un livre. Dense. Sans desserrer notre attention. Au travail avec la tête et le cœur. Le film de Raoul Peck entrelace trois fils. D’abord, la vie d’Orwell, du service de l’Empire britannique à la cause du socialisme international. Puis, les intuitions contenues dans son œuvre. Les outils qui promeuvent la montée du fascisme.

Présents dans son livre « 1984 ». Achevé sur l’île de Jura en Écosse. Parallèlement à son combat perdu contre la tuberculose. En superposant les pressentiments littéraires à notre actualité. Et enfin ce que peut l’œuvre d’art. Comment elle conduit à une intelligence des moments par le sensible. Quelquefois Cassandre. Toujours tremblement des représentations installées et ouverture d’horizon. Démonstration au passé. Tentative au présent.

Ce sont les raisons pour lesquelles plusieurs matériaux tissent le film. Les écrits d’Orwell – ses fictions et son journal, sa correspondance, ses essais. Comme fil conducteur d’un documentaire de création. Montés remarquablement et lus par Eric Ruf. Croisés par des archives et des fictions cinématographiques – extraits des tournages de « La ferme des animaux » ou de « 1984 » mais aussi d’autres œuvres. De Charlie Chaplin à Steven Spielberg ou Chris Marker. Avec des images de notre actualité. Des quatre coins du monde. Sans campisme. Sans dogmatisme. Sans autocensure. Avec courage.

« À une époque de supercherie universelle, dire la vérité est un acte révolutionnaire. » – George Orwell – 1984

Raoul Peck et George Orwell ont les mêmes combats. George Orwell disait que « 1984 » était une mise en garde contre la menace totalitaire. En tout endroit. « Pour être corrompu par le totalitarisme, il n’est pas nécessaire de vivre dans un État totalitaire » disait-il. Mort six mois après la publication de son livre, il ne pourra pas se défendre quand la critique a fait de l’ouvrage une arme de combat contre l’URSS exemptant le camp européen occidental. Pourtant il avait situé sa dystopie en Grande-Bretagne. Et voulait titrer « Le dernier homme d’Europe ». « Le véritable ennemi, c’est l’esprit réduit au gramophone » – George Orwell.

Même combat artistique aussi. Orwell disait : « Lorsque je m’assieds pour écrire un livre, je ne me dis pas : ‘‘Je vais produire une œuvre d’art’’. Je l’écris parce que je veux dénoncer un mensonge, attirer l’attention sur un fait, et mon souci premier est de me faire entendre. Mais je ne pourrais pas accomplir la tâche d’écrire un livre ni même un article de revue substantiel s’il ne s’agissait pas aussi d’une expérience esthétique ». « L’opinion selon laquelle l’art n’aurait rien à voir avec la politique est elle-même une position politique ».

On ressent le même propos en regardant le film de Peck. « Ce n’est pas tout que d’essayer d’être exact et précis sur la réalité que l’on raconte, encore faut-il que cela reste du cinéma. La véracité du propos n’entame pas la fiction » – dit-il. Les glissements fascistes de la politique font matière. Sans scrupules. Un chat est un chat. Anachronique et planétairement. De chez nous à Gaza.

Pour donner des visages et des actes aux concepts de l’auteur de « 1984 » : post-vérité, mécanismes autoritaires, surveillance généralisée, fausses informations, enrégimentement, sémantique du mensonge, renversement du signifiant, police de la pensée, répressions, pas de l’oie, tortures, Big Brother… Peck utilise le collage, l’accélération, le graphique et le déplacement de la caméra dans un objet fixe, les superpositions qui raccourcissent le temps et la distance… Surprise du côte-à-côte. Montage nerveux, cloué par des habillages graphiques et une rythmique dynamitée par le compositeur. Son d’une respiration rauque. Celle de George Floyd qui expire. Ou le souffle du dictateur façon Dark Vador. Métissage des formes, des objets et des structures. L’histoire et la fiction. L’intime et le médiatique.

Pour une organicité de la démonstration et de l’esthétique. Au fond, presqu’un cri. Un poème. Jean-Luc Godard disait à propos du montage : « 1+1=3 ». On y est.

« La conscience d’être en guerre, et donc en danger, permet de faire passer pour naturelle la concentration des pouvoirs sur une toute petite caste, comme la condition sine qua non de survie » – George Orwell – 1984

Dire qu’Orwell avait raison avant l’heure ne suffirait pas à faire un bon film. 400 ans plus tôt, en 1576, Étienne de La Boétie décrivait lui aussi les mécanismes du pouvoir et de « La servitude volontaire ». « Le tyran met toutes les hypocrisies au service de sa puissance et toute ruse pour abêtir ses sujets ». Et poursuivait : « Si l’on ne donne rien aux tyrans et si on ne leur obéit plus, alors, sans combattre, sans frapper, ils demeurent nus et défaits et ne sont plus rien ; comme une racine qui ne trouve plus d’humidité ni de nourriture, devient un morceau de bois sec et mort. »

Le mérite d’« Orwell : 2+2=5 » est de rendre saisissants les ressorts modernes. Ses mots résonnent avec un présent qu’il n’aura pas connu. 70 ans plus tard, la réalité rejoint la fiction. Mettre à nu les mécanismes fascistes – petits et grands. À l’œuvre aujourd’hui. Personne n’est oublié. Ni Macron, ni Poutine, ni Xi, ni El-Sissi, ni Netanyahu… mais le cœur chez Trump. Comme Orwell s’était centré sur Océania aux côtés d’Eurasia et d’Estasia.

« Le sentiment que le concept même de vérité objective est en passe de disparaître du monde […] m’effraie bien plus que les bombes » – George Orwell

Le mensonge remplace la vérité. La propagande, les mots. Colonisation de la langue et retournements. Les écrans partout nous enjoignent. Les livres censurés et brûlés. Et le peuple présent peut applaudir Trump qui informe que bientôt il n’y aura plus d’élections. La surveillance est généralisée via la vidéosurveillance, les algorithmes et notre traçage. Et si cela ne suffit pas, les soldats de plomb et autres ICE veillent partout. Tromperie aussi de l’escamotage des classes.

Puissance des milliardaires. Pour représenter les intérêts du peuple à la Trump ou Le Pen. Pour organiser la pensée et le sensible à la Musk ou Bolloré. Succession d’images sans jamais imposer un point de vue dogmatique quelconque. On repère. On relie. On réfléchit avec la tête tandis que nos yeux voient et que nos oreilles entendent. On est une première fois mobilisés.

Une image récurrente : celle de l’homme à qui on doit faire croire que 2+2=5. Qui pour dire que ce n’est pas d’actualité ? Peck dessine un au-delà de la peur et de la soumission aux tyrans. Élus, autoproclamés ou à la direction des multinationales. Avec Orwell d’abord. « Mon principal motif d’espoir pour l’avenir, c’est que les gens ordinaires n’ont jamais abandonné leur code moral ». Et avec ces cailloux qui jalonnent le film.

Des images d’êtres humains anonymes. Notre regard dans le leur. À l’inverse de l’œil de Big Brother. Et des images collectives. Capacité des peuples à se soulever. Face à la barbarie. Femmes iraniennes. Gilets jaunes. Citoyens anti-ICE à Minneapolis… Et encore chaque vie qui est un combat. Chaque être cher, un motif de tenir bon. Et se dépasser. Pour Orwell, dans le film, sa nounou indienne, sa compagne, son fils adoptif.

« La Lutte était terminée. Il avait remporté la victoire sur lui-même. Il aimait Big Brother » – George Orwell – 1984

« Orwell : 2+2=5 » est un film nécessaire. En nous permettant de réfléchir aux raisons de la montée de l’illibéralisme et du fascisme. Il en explore les mécanismes. Ainsi que sa novlangue qui remplace la « répression des mouvements sociaux » par l’« usage de la force légitime ». Ou pour qui la « critique de la politique d’Israël » est un acte antisémite. Pas étonnant que Le Monde, France-Info et Les Échos n’aient pas apprécié. Vous vous aimerez et apprendrez.

Par Laurent Klajnbaum

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