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Oui, mais ils étaient combien dans les rues de New York ? 100 000 ? Un million ? Je gage qu’ils étaient plus que 160 000, la population de Curaçao, qui a récemment participé pour une toute première fois à la Coupe du monde de la FIFA. Ils ont perdu. De beaucoup. Mais ils ont au moins fait un point. Un tout premier but marqué au Mondial, c’est pas rien ! Pour un pays qui a la population totale de Lévis. Je me demande quel pourcentage de leurs habitants regardaient le match. Probablement toute l’île. Comme quand Canadien fait les séries. Toute l’île regarde. Ça déborde même. Ça traverse les ponts.

Là, nos fanions sur nos chars ont été remplacés par des drapeaux de partout dans le monde, on s’est tous choisi une deuxième nationalité par affection ou par nos ancêtres. Mon père est Français, alors j’ai le « Allez les Bleus ! » jamais bien loin — je le ressors tous les quatre ans. Mais je te respecterais tout autant si t’aimais le bacalhau ou les pasteis de nata et que tu décidais pour cette raison simple de brandir le drapeau du Portugal. On a tous de bonnes raisons de venir de quelque part.

Avant ça, tous ces drapeaux étaient unis sous une seule bannière — les vraies couleurs de ma ville, même si les mauvaises langues diront que les couleurs de ma ville, ce sont les panneaux orange. Oui, on a les panneaux dans les jambes (ou ailleurs, si on est vulgaire), mais on a le bleu-blanc-rouge tatoué su’l cœur. Là, c’est l’été, alors le Canadien de Montréal fait dodo. Surtout en juin, avant que les gars se réveillent et se remettent à regarder les chiffres.

Je dis les gars, ça peut aussi être les filles. Figure-toi qu’en plus d’être belles et de savoir accoucher, on aime le hockey. On joue même pas pire : cette année, on l’a gagné, nous, le gros bol. Un beau trophée de guerrières. Inspirant et tout. Mais la Victoire a trois ans ; le Canadien de Montréal en a 117. Donc, y ont quelques années de visibilité à rattraper. De toute façon, pas besoin de comparer. On s’en fout, c’est pas l’égalité qu’on veut, sinon on va gagner toutes nos coupes à notre naissance, pis après les équipes vont se multiplier et il va falloir attendre un siècle pour gagner quoi que ce soit.

Les Knicks, eux, l’équipe de basketball de New York, y ont gagné. Cinquante-trois ans d’espoir, cher journal. Cinquante-trois ans, c’est plus que toute ma vie. Nous, ça fait 33 ans qu’on attend notre Coupe — c’est long, mais pas aussi long qu’eux. Imagine tous les gens qui ont eu le temps de mourir en se disant que ça n’arriverait jamais. Qu’ils ne reverraient plus jamais leur équipe gagner. Pourtant, ça s’en venait.

C’est dur, l’espoir. On veut l’abandonner souvent. On veut piétiner sa petite flamme, souffler dessus de toutes nos forces pour qu’elle nous laisse tranquilles. « Mais pourquoi continues-tu de briller ? Ne vois-tu pas qu’il fait noir ? Que tout est perdu, que cette petite lueur n’est rien contre les ténèbres ? » On voudrait qu’elle meure parce qu’on ne la comprend pas. Elle est là à danser toute seule, minuscule dans le soir. À tenir bon. Comme un enfant qui réussit à jouer dans la misère. « Mais vas-tu te taire ? »

Et pourtant, pour une raison que personne ne s’explique, le soleil se lève encore. Un jour, après 53 ans d’effort, le ballon rentre dans l’anneau, l’arbitre siffle la fin du match et des centaines de milliers de cœurs se soulèvent. Dans une vague d’abord portée par l’incrédulité, la foule s’approprie peu à peu le miracle. Ce que l’on souhaitait tous est arrivé. Ça existe, c’est là. Nous sommes transformés. Avant, il n’y avait rien ; maintenant, il y a tout. Je croque dans le fruit de l’arbre qui, en plein hiver, me paraissait mort !

Émile Durkheim, sociologue français du début du XXe siècle, nous offrait, bien avant les capteurs biométriques, sa théorie de l’effervescence collective selon laquelle les individus d’une foule menés par un but commun se synchronisent ! C’est incroyable : notre rythme cardiaque, notre respiration, même certains schémas neuronaux deviennent plus similaires entre participants. Cette effervescence, en plus d’être aussi douce qu’un 24 degrés Celsius au soleil, nous rappelle qu’être synchronisé à de parfaits étrangers est un réflexe humain. Et même recherché.

J’aime le Canadien de Montréal parce que je suis née dans cette ville, mais aussi parce que je sais qu’il m’unit au monsieur de 87 ans que je croise à l’épicerie avec sa calotte du CH et qui est habité par des images que je n’ai pas vues. Il a dans son cœur des souvenirs en noir et blanc d’une rivalité entre Gordie Howe et Maurice Richard, qui jadis devait faire éructer les pires insultes dans ce quartier du nord de la ville qui l’a vu vivre et que j’habite. Ces mêmes insultes colorées que mon mari hurle avec ses fils contre toutes les injustices (objectives) que nous inflige l’arbitre. « Ref, you suck ! » Je l’ai-tu entendu, vous croyez, pendant mon printemps ?

Mes deux gars sont là, avec leur père, la face à deux pouces de l’écran pourtant géant de notre sous-sol. À crier comme si leur vie en dépendait. Et à surtout regarder papa du coin de l’œil. Ce monument paternel qui, tout à coup, semble avoir abandonné le petit manuel des règles de savoir-vivre qu’ils sont généralement obligés de suivre. Le hockey, c’est la guerre. Et à la guerre comme à la guerre, tous les mots d’église sont pour l’instant bienvenus.

On ramassera demain, comme ils disent. C’est aussi ça, l’espoir.

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