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On pensait que le sel de déneigement partait avec la neige : on le retrouve dans les rivières en plein mois d’août

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Vous avez déjà pesté contre les traces blanches laissées sur vos chaussures après une sortie hivernale sous la neige salée ? Cette impression tenace que le sel colle à tout, sauf à disparaître vraiment. On se dit qu’avec le retour des beaux jours, le printemps venu, tout ce chlorure de sodium finit par s’évaporer avec la fonte des neiges. Sauf qu’en plein cœur de l’été, alors que les routes n’ont pas vu un grain de sel depuis des mois, certaines rivières affichent des taux de chlorures qui interrogent. Comment expliquer une telle persistance ? La réponse se trouve littéralement sous nos pieds, dans un réservoir invisible qui met des années à se vider.

Le sel qui ne fond jamais vraiment

Chaque hiver, les services de voirie déversent des quantités colossales de sel de déneigement sur le réseau routier français. Ce chlorure de sodium, redoutablement efficace pour abaisser le point de congélation de l’eau, remplit parfaitement sa mission première : garantir des routes praticables malgré le gel. Mais une fois la neige fondue et le bitume redevenu sec, on aurait tendance à croire que le problème est réglé, que le sel s’est dilué puis évacué avec les eaux de ruissellement.

La réalité est bien plus complexe. Une partie de ce sel touche directement la végétation en bordure de route, provoquant ces fameuses brûlures que l’on observe parfois sur les arbres et arbustes situés près des axes salés. Mais l’autre partie, largement majoritaire, suit un chemin bien plus discret : elle se dissout dans l’eau de fonte, s’infiltre dans les sols et rejoint progressivement les nappes souterraines. Ce n’est donc pas une disparition, mais un déplacement, une migration silencieuse qui va s’étaler sur de longs mois, voire sur plusieurs années.

Sous le bitume, une éponge chargée en chlorures

Pour comprendre pourquoi le sel refait surface des mois après le dernier flocon, il faut s’intéresser à ce qui se passe sous terre. Les nappes phréatiques fonctionnent un peu comme de gigantesques éponges géologiques : elles absorbent l’eau qui s’infiltre, mais la restituent très lentement, au fil des saisons. Le sel dissous suit exactement le même cheminement. Des observations réalisées dès la fin du siècle dernier ont montré que cette percolation était extrêmement hétérogène, avec des concentrations parfois bien plus élevées dans certaines poches souterraines que dans les points de prélèvement classiques.

Ce phénomène n’est pas propre à la France. Une étude de cas menée près de Toronto a permis de chiffrer précisément l’ampleur du rejet annuel de sel dans l’environnement d’un bassin versant urbain : environ 10 000 tonnes par an, essentiellement sous forme de chlorure de sodium. Au Québec, une analyse portant sur près de 900 puits artésiens situés dans le bassin versant de la rivière Saint-Charles a révélé que 56 % d’entre eux contenaient des ions chlorure directement liés au salage des routes. Autrement dit, plus d’un puits sur deux garde la mémoire chimique des hivers passés, parfois plusieurs décennies après les épandages responsables.

Pourquoi l’été révèle les secrets de l’hiver

Voici le cœur du mystère, celui qui explique pourquoi des relevés effectués en plein mois d’août peuvent surprendre : les chlorures s’accumulent dans les nappes puis rejoignent lentement les cours d’eau. Ce n’est pas un rejet brutal, comme on pourrait l’imaginer lors du dégel, mais une restitution étalée dans le temps, au gré des échanges entre les eaux souterraines et les rivières.

En période estivale, quand les débits des cours d’eau baissent et que l’évaporation s’intensifie, les concentrations de sels dissous ont mécaniquement tendance à augmenter, faute de dilution suffisante. Un chercheur du CNRS cité par le magazine Socialter a d’ailleurs constaté une hausse marquée des quantités de chlorure dans la Seine, sans que cela soit encore jugé problématique à ce stade. Ce même spécialiste rappelle que la pluie, en lessivant les sols, précipite continuellement ces sels minéraux vers les cours d’eau, un mécanisme qui fonctionne toute l’année, bien au-delà de la simple saison hivernale.

Des rivières qui trinquent en silence

Ce phénomène, longtemps resté sous les radars, prend aujourd’hui une dimension bien plus large qu’un simple problème local lié au salage routier. Une synthèse de l’Université du Maryland, publiée dans une revue scientifique de référence, alerte sur une accélération globale de ce que les chercheurs appellent le cycle du sel. Selon leurs estimations, la salinisation toucherait aujourd’hui environ un milliard d’hectares de sols dans le monde, soit une superficie comparable à celle des États-Unis. Les concentrations de sel dans les sols comme dans les rivières auraient largement progressé au cours des dernières décennies.

Le sel de déneigement n’est qu’une pièce de ce puzzle, aux côtés de l’irrigation agricole, de l’exploitation minière ou encore de la remontée de sels fossiles liée aux activités humaines. Mais sa spécificité tient à sa discrétion : personne ne s’attend à retrouver, en pleine canicule, la trace chimique d’un hiver rigoureux. Les chercheurs à l’origine de cette synthèse qualifient d’ailleurs la situation de préoccupante sur le long terme, allant jusqu’à évoquer une possible menace existentielle si cette accélération venait à se poursuivre sans réponse adaptée.

Ce qui se joue derrière ces chiffres, c’est finalement une leçon d’humilité face aux cycles naturels que l’on croit maîtriser. Le sel que l’on répand pour sécuriser nos routes en hiver ne disparaît jamais complètement : il patiente, s’infiltre, migre, avant de ressurgir des mois plus tard dans des rivières où on ne l’attendait plus. À l’heure où les épisodes de sécheresse estivale se multiplient et où les débits des cours d’eau s’amenuisent, cette question de la salinisation silencieuse mérite sans doute davantage d’attention. Et si nos gestes d’hiver avaient, sans que l’on s’en doute, une empreinte qui dure bien au-delà de la saison froide ?

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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