Le compte n’y est pas, et de loin. Selon un audit flash de la Cour des comptes publié le 17 décembre 2025, la mise en œuvre du Plan 15 000 se révèle très en deçà de ses ambitions initiales : en septembre 2025, 5 411 nouvelles places de prison seulement ont été livrées, soit 35 % de l’objectif. Sept ans de chantiers, des dizaines d’opérations lancées aux quatre coins du pays, et au final à peine un tiers du programme sorti de terre. Le budget, lui, n’a pas suivi la même trajectoire à la baisse : il a explosé.
À retenir
- Un dérapage budgétaire de 1,8 milliard d’euros pour seulement 35% des places promises
- Les terrains introuvables et les contentieux administratifs paralysent le programme depuis sept ans
- La France envisage désormais des prisons modulaires pour livrer trois fois plus vite
Sommaire
- Un tiers des places, sept ans après le lancement
- La facture grimpe : de 3,9 à 5,7 milliards d’euros
- Terrains introuvables, contentieux à rallonge
- Une surpopulation qui ne cesse d’empirer
Un tiers des places, sept ans après le lancement
Annoncé en 2017 pour répondre à la surpopulation chronique des établissements pénitentiaires et engager une diversification des structures de prise en charge des condamnés, le « plan 15 000 places de prison » devait porter la capacité d’accueil des prisons à 75 000 places en 2027. L’ambition était claire : desserrer l’étau dans les maisons d’arrêt, où l’on entasse parfois trois détenus dans neuf mètres carrés, et développer des structures pensées pour la réinsertion plutôt que le simple enfermement.
La réalité du chantier raconte une tout autre histoire. Sept années après son lancement, en septembre 2025, un tiers seulement des places prévues a été livré : 7 384 places « brutes », mais 5 411 places « nettes » compte-tenu de la fermeture nécessaire de près de 2 000 places dans des établissements obsolètes. une partie des nouvelles cellules ne fait que remplacer des places fermées ailleurs, faute d’entretien suffisant d’un parc immobilier vieillissant. Le ministère doit en effet entretenir 186 établissements pénitentiaires, majoritairement construits entre 1875 et 1920, un patrimoine que la France traîne comme un boulet depuis plus d’un siècle.
La facture grimpe : de 3,9 à 5,7 milliards d’euros
Sur le papier, le plan devait coûter 3,9 milliards d’euros. Initialement estimé à 3,9 Md€, son coût total a été réévalué à 5,7 Md€ en 2025 (+46 %), sous l’effet cumulé de l’inflation, de la crise des matériaux, de retards de chantiers et de modifications programmatiques. Presque deux milliards d’euros de plus pour un tiers seulement des places promises — l’équation budgétaire ne tient plus.
Le Sénat avait déjà tiré la sonnette d’alarme bien avant l’audit de la Cour. Dès juin 2022, la direction du budget avait révisé cette évaluation à 5,4 milliards d’euros, et les données analysées montraient que le coût prévisionnel révisé atteignait même 5,55 milliards d’euros en juin 2023. Un rapporteur sénatorial avait même anticipé la suite : si l’on suit un rythme de 200 millions d’euros supplémentaires chaque année, la barre des 6 milliards d’euros pourrait être largement dépassée d’ici à 2027. Trois ans plus tard, la Cour des comptes confirme noir sur blanc que la prévision était juste.
Terrains introuvables, contentieux à rallonge
Pourquoi un tel dérapage ? La Cour pointe d’abord un problème très concret : trouver un terrain pour construire une prison relève souvent du parcours du combattant. Cette situation traduit à la fois la difficulté d’établir des projections fiables de la population carcérale à huit ans, la complexité de l’identification des emprises foncières, les lourdeurs des procédures administratives et les aléas liés à toute construction immobilière d’envergure. Un rapport parlementaire évoquait déjà ce même obstacle en des termes très directs : la construction des établissements pénitentiaires étant régulièrement contrariée par les réticences des riverains et, trop souvent, de leurs élus, l’avancement du « Plan 15 000 » a pu être freiné par des difficultés quant à l’identification des terrains et l’obtention des autorisations afférentes.
À cela s’ajoute une dimension juridique. Réglementations environnementales, recours devant les tribunaux administratifs, procédures d’urbanisme à rallonge : chaque projet de prison devient un dossier contentieux potentiel qui peut retarder un chantier de plusieurs années. La Cour évoque aussi des problèmes de gouvernance et un manque de suivi interministériel, signe que le pilotage du programme n’a pas été à la hauteur de son ampleur. Un plan pensé pour dix ans qui s’appuie sur des prévisions de population carcérale à huit ans d’échéance, dans un pays où le nombre de détenus ne cesse de grimper depuis six décennies : le pari était risqué dès le départ.
Une surpopulation qui ne cesse d’empirer
Pendant que les grues tardent à sortir de terre, les cellules, elles, continuent de se remplir. Sept ans après son lancement, seules 5 411 places nettes ont été livrées, soit environ 35 % des 15 471 places prévues, alors même que la population carcérale a continué d’augmenter fortement, atteignant plus de 84 000 détenus en 2025 pour moins de 63 000 places disponibles. Le calcul est simple et glaçant : la France comptait, à l’automne 2025, une densité carcérale moyenne de 135 %, largement au-dessus des standards européens en la matière.
Face à l’urgence, le ministère de la Justice a changé de braquet en 2025 en misant sur des solutions plus rapides à construire. Le garde des Sceaux a annoncé en mai 2025 la création de 3 000 places de prisons modulaires, livrables en 18 mois, contre près de sept ans pour un établissement classique. La première de ces structures préfabriquées doit sortir de terre à Troyes-Lavau, dans l’Aube, à l’automne 2026, suivie d’une seconde à Maubeuge. Un aveu implicite : construire une prison « en dur » à la française prend désormais quatre fois plus de temps qu’un bâtiment modulaire équivalent. La Cour des comptes, elle, appelle surtout à une chose : arrêter d’annoncer des chiffres qui ne tiennent pas la route budgétaire, et prioriser enfin les projets qui ont une vraie chance d’aboutir avant l’échéance de 2027.
Sources : justice.gouv.fr | senat.fr | vie-publique.fr


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