Six mille deux cents ans. C’est l’âge des plus vieilles chaussures jamais retrouvées en Europe, et elles dormaient dans les réserves d’un musée espagnol depuis plus d’un siècle sans que personne ne s’en doute. Des sandales tressées en fibres végétales, exhumées par hasard en 1857 par des mineurs qui cherchaient du plomb, pas des vestiges préhistoriques.
L’histoire commence dans la Cueva de los Murciélagos, la « grotte des chauves-souris », creusée dans les falaises près d’Albuñol, sur la côte de Grenade, en Andalousie. Un propriétaire terrien l’avait repérée dès les années 1830, séduit par l’idée d’exploiter le guano accumulé dans la cavité principale pour en faire de l’engrais. Mais c’est le repérage d’un filon de galène qui conduit à son exploitation par une compagnie minière en 1857. En creusant, les ouvriers tombent sur une chambre secrète qu’aucun guano n’avait jamais souillée : des corps partiellement momifiés, accompagnés de paniers, d’outils en bois, de sandales et d’autres objets. Une tombe collective, restée hermétiquement close pendant des millénaires.
Les mineurs, peu sensibles à l’archéologie, pillent une bonne partie du site. Il faudra attendre dix ans, en 1867, pour qu’un archéologue nommé Manuel de Góngora y Martínez se rende sur place, recueille les témoignages des ouvriers et rassemble ce qui reste des artefacts pour les confier aux musées de Madrid et de Grenade. Une première datation, réalisée dans les années 1970, situe grossièrement ces objets à l’époque néolithique, sans plus de précision. Ils rejoignent alors les vitrines et les tiroirs, catalogués mais jamais vraiment questionnés.
À retenir
- Des objets cachés depuis plus d’un siècle attendent leur vrai secret
- Comment des mineurs de plomb ont involontairement écrit l’histoire archéologique
- Une technique scientifique remet en question tout ce qu’on croyait savoir sur la préhistoire
Sommaire
- Une datation au carbone 14 qui bouleverse tout
- Le secret de la conservation : un air d’une sécheresse extrême
- Une découverte qui rebat les cartes de la préhistoire
Une datation au carbone 14 qui bouleverse tout
Il aura fallu près d’un siècle et demi pour que la science rattrape la découverte. En septembre 2023, une équipe menée par des chercheurs de l’université d’Alcalá et de l’université autonome de Barcelone publie dans la revue Science Advances les résultats d’une datation au radiocarbone menée sur 76 objets du site. Le verdict est sans appel : les 76 objets, construits en bois, roseaux et sparte, ont été datés au radiocarbone, et les sandales en herbe se sont révélées vieilles de 6 200 ans, ce qui en fait les plus vieilles chaussures jamais retrouvées dans cette partie de l’Europe.
L’écart avec l’estimation des années 1970 n’a rien d’anodin. Découvert en 1857 lorsque la grotte fut pillée par des mineurs, ce mobilier archéologique avait été daté d’environ mille ans plus récent lors des premières analyses menées dans les années 1970. pendant près de cinquante ans, ces sandales ont porté un âge erroné, sous-estimé de dix siècles. Le responsable de l’étude, Francisco Martínez-Sevilla, de l’université d’Alcalá, résume la portée de la découverte en expliquant que l’analyse par datation au carbone 14 a révélé que l’ensemble des objets date de la période holocène ancienne et moyenne, entre 9 500 et 6 200 ans. Les paniers, eux, se révèlent encore plus anciens que les chaussures : les sandales en herbe ont 6 200 ans, ce qui en fait les plus vieilles chaussures connues d’Europe, tandis que les paniers, également en herbe, sont encore plus vieux, d’environ 9 500 ans.
Le secret de la conservation : un air d’une sécheresse extrême
Comment des fibres végétales, matière parmi les plus fragiles qui soient, ont-elles pu traverser six millénaires sans se décomposer ? La réponse tient en un mot : l’aridité. La grotte andalouse offre des conditions climatiques presque hostiles à toute forme de vie microbienne, et c’est précisément ce qui a sauvé les objets. Selon les chercheurs, le faible taux d’humidité combiné aux vents frais et secs à l’intérieur de la grotte a empêché le développement de bactéries, ce qui a permis aux objets en fibres de survivre pendant des millénaires.
Cette sécheresse extrême n’a pas seulement préservé des chaussures. Elle a aussi permis la conservation de corps partiellement momifiés naturellement, offrant un instantané rarissime d’une communauté préhistorique tout entière, funérailles comprises. C’est d’ailleurs en s’appuyant sur les descriptions laissées par Góngora au XIXe siècle que les chercheurs actuels ont pu émettre une hypothèse troublante : les corps retrouvés dans la grotte auraient été enterrés en portant leurs sandales. Un détail qui change le regard qu’on porte sur ces objets : on ne parle plus d’un simple artefact archéologique, mais d’un vêtement funéraire, choisi et porté jusque dans la mort.
Le savoir-faire technique impressionne tout autant que l’ancienneté. Les artisans préhistoriques travaillaient l’esparto, une graminée qui pousse encore aujourd’hui sur toute la péninsule Ibérique et qu’on utilise, curieusement, dans les mêmes régions pour des tressages artisanaux. Le processus de fabrication n’avait rien d’improvisé : l’herbe devait sécher pendant vingt à trente jours avant d’être réhydratée pendant vingt-quatre heures pour devenir souple, un processus complexe et qui demandait un vrai savoir-faire. Deux techniques de tressage différentes ont même été identifiées sur les sandales retrouvées, l’une avec une semelle tissée de façon homogène, l’autre dotée d’un noyau central plus rigide.
Une découverte qui rebat les cartes de la préhistoire
Ce qui frappe le plus dans cette histoire, ce n’est peut-être pas tant l’âge record des sandales que ce qu’il révèle sur les sociétés qui les ont fabriquées. On imagine trop souvent les communautés d’avant l’agriculture comme rudimentaires, presque sommaires dans leurs techniques. Cette vision en prend un coup. Comme le formule Francisco Martínez Sevilla, la qualité et la complexité technologique de cette vannerie nous obligent à questionner les hypothèses simplistes que nous avons sur les communautés humaines antérieures à l’arrivée de l’agriculture en Europe du sud.
Les sandales de la Cueva de los Murciélagos devancent ainsi largement d’autres pièces emblématiques de l’archéologie européenne, comme les chaussures d’Ötzi, cet homme des glaces retrouvé à la frontière italo-autrichienne en 1991 et daté d’environ 5 300 ans. Elles rappellent aussi qu’une bonne part de notre passé le plus lointain reste enfermée dans des tiroirs de musées, attendant simplement qu’une nouvelle technique d’analyse vienne enfin lui redonner son âge véritable.
Sources : science.org | popular-archaeology.com


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