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On pensait la bombe H réservée à la guerre : en 1958, les États-Unis ont voulu s’en servir pour ouvrir un port au bout de l’Alaska

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Creuser un port avec des bombes thermonucléaires : l’idée a été sérieusement étudiée en 1958 par l’agence américaine de l’énergie atomique (AEC). Le site choisi se trouvait dans la vallée de l’Ogotoruk, au cap Thompson, au bord de la mer des Tchouktches, dans le nord-ouest de l’Alaska. Le projet a reçu le nom de code Chariot, et il n’a jamais dépassé le stade des études.

Aucun engin nucléaire n’a été apporté sur place.

À retenir

  • Le projet Chariot prévoyait de creuser un port à l’explosif nucléaire au cap Thompson, en Alaska.
  • Des lichens concentrent les retombées radioactives, transmises ensuite au caribou puis aux Inupiat.
  • Des villageois de Point Hope se sont opposés au projet, qui a été mis en suspens en 1962.

Sommaire

  1. Un port creusé à l’explosif, à 200 km au nord du cercle polaire
  2. Le lichen, le caribou et les Inupiat : une chaîne alimentaire sous surveillance
  3. Deux biologistes écartés, un sol contaminé importé
  4. Un projet « mis en suspens », jamais annulé

Un port creusé à l’explosif, à 200 km au nord du cercle polaire

Chariot faisait partie du programme d’usage civil des explosions nucléaires, lancé en 1957 par l’AEC. Le physicien Edward Teller, souvent présenté comme le père de la bombe H, en était le porte-voix. Il a mené une campagne de relations publiques à travers l’Alaska pour vanter les bienfaits de l’idée. L’objectif affiché était de prouver que l’atome pouvait servir à bâtir, pas seulement à détruire.

Le plan initial donne le vertige. Quatre bombes de 100 kilotonnes devaient ouvrir un chenal d’environ 1 830 m de long sur 366 m de large (6 000 pieds sur 1 200). Deux bombes de 1 mégatonne devaient creuser un bassin. Le total atteignait 2,4 mégatonnes, soit l’équivalent de 160 bombes d’Hiroshima.

Le projet a ensuite été révisé à la baisse : deux tirs de 200 kilotonnes, complétés par deux ou trois charges de 20 kilotonnes. La puissance a donc beaucoup bougé d’une version à l’autre, ce qui rend illusoire tout chiffre unique pour décrire Chariot.

Le lieu avait été retenu pour son isolement. Les villages inupiat les plus proches, Point Hope et Kivalina, se trouvent respectivement à 51 km au nord-ouest et à 66 km au sud-est. Rien, en revanche, ne justifiait économiquement un port à cet endroit : les habitants soulignaient qu’il serait pris par les glaces pendant neuf mois de l’année. Les gisements de charbon avancés comme débouché se trouvaient loin du cap, accessibles seulement en traîneau à chiens.

Le lichen, le caribou et les Inupiat : une chaîne alimentaire sous surveillance

Pour rassurer, l’AEC a financé des recherches. De 1959 à 1962, plus de 40 études biologiques et environnementales ont été menées autour du cap Thompson, en géologie, en météorologie, en écologie ou en océanographie. L’ironie, c’est que ces travaux ont fourni des arguments à ceux qui contestaient le projet.

Dans la vallée de l’Ogotoruk, des relevés effectués entre 1959 et 1961 ont montré que les lichens et les mousses portaient davantage de radioactivité que les autres plantes. Cette radioactivité ne venait pas de Chariot, puisque rien n’avait explosé, mais des essais nucléaires menés ailleurs dans le monde. Les lichens captent ces retombées avec une efficacité redoutable : un rapport technique du 21 septembre 1962 indique qu’ils en retiennent près de 100 %.

Le même rapport relie le césium-137 mesuré chez les Inupiat aux caribous, puis celui des caribous aux lichens. Des mesures réalisées entre 1962 et 1965 ont précisé le mécanisme : la concentration double à peu près à chaque maillon, du lichen au caribou puis à l’homme. La viande de caribou contenait ainsi 4 fois le césium des lichens de son aire d’hivernage.

Ce constat a-t-il enterré le projet à lui seul ? Non, et le raccourci serait faux. La découverte a nourri l’opposition, mais elle s’est ajoutée au refus de Point Hope et à l’absence de tout usage économique crédible du port.

Deux biologistes écartés, un sol contaminé importé

Dans cette histoire, la science n’a pas toujours été bien accueillie. Les Viereck a démissionné de son contrat à l’université d’Alaska en 1961. William Pruitt, biologiste dans la même université, a été renvoyé en 1962. Tous deux ont été faits docteurs honoris causa en 1993.

Un épisode est resté plus étrange encore. Du 20 au 25 août 1962, le service géologique fédéral a répandu dans des parcelles d’essai, de 0,6 × 0,6 m à 1,5 × 2,1 m, du sol contaminé provenant de l’essai nucléaire Sedan, réalisé au Nevada. Ce sol avait été mêlé à 15 livres (6,8 kg) de terre locale. L’ensemble représentait 6 mCi de césium-137, 5 mCi d’iode-131, 5 mCi de strontium-85 et 10 mCi d’autres isotopes.

L’expérience visait à observer si la pluie pouvait emporter la radioactivité vers les ruisseaux. Le sol gelé interdisant de creuser, les parcelles ont ensuite été recouvertes d’environ 1,2 m de terre propre, formant un monticule d’environ 37 m². Il a été retiré en 1993.

Un projet « mis en suspens », jamais annulé

En août 1962, l’AEC a abandonné Chariot. Le projet a été officiellement « mis en suspens », et non annulé. La raison officielle tenait en quelques mots : la forte opposition du public.

Cette opposition avait un visage. Des habitants de Point Hope ont lancé un mouvement qui a réuni, pour la première fois, des Autochtones de tout l’Alaska. Les villageois ont compris que leur territoire servait de terrain de démonstration, et ils l’ont dit publiquement.

Le site a été nettoyé en 1993, puis une nouvelle fois en 2014. Des bornes y sont installées depuis juillet 2023, pour signaler l’emplacement du terrain où le sol avait été déposé. Le cap Thompson reste ainsi marqué par un projet qui n’a jamais explosé, mais qui a laissé derrière lui des mesures, des carrières brisées et un monticule resté en place pendant plus de 30 ans.

Le statut administratif, lui, n’a jamais changé : sur le papier, le projet attend toujours.

Source : interestingengineering.com

L'équipe Sciencepost

Rédigé par L'équipe Sciencepost

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