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On croit le mégalodon seul maître des mers il y a 10 millions d’années : au Pérou, un autre chasseur aux dents de 36 cm partageait ses eaux

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Une dent de 36 centimètres, c’est plus long qu’une règle d’écolier et presque aussi épais qu’un poignet d’adulte. Ce n’est pourtant pas un morceau de mégalodon, mais celui d’un cachalot préhistorique aux proportions monstrueuses, exhumé dans le désert péruvien. Baptisé Livyatan melvillei, ce prédateur de plus de treize mètres partageait les mêmes eaux que le plus célèbre des requins géants, et les deux colosses n’avaient probablement rien à s’envier.

À retenir

  • Livyatan melvillei, cachalot préhistorique découvert en 2008 dans la formation Pisco au Pérou, possédait des dents de 36 cm et mesurait entre 13,5 et 17,5 mètres
  • Contrairement aux cachalots actuels, il avait des dents fonctionnelles sur les deux mâchoires, lui permettant de découper ses proies plutôt que de les aspirer
  • Le gisement de Pisco-Ica, qui a livré 890 fossiles de vertébrés marins, témoigne d’une époque où Livyatan cohabitait avec le mégalodon, deux superprédateurs de tailles comparables mais aux stratégies de chasse différentes

Un cachalot géant aux dents de titan

Tout commence en novembre 2008, dans la formation Pisco, à une trentaine de kilomètres au sud-ouest de la ville d’Ica. Klaas Post, chercheur au Muséum d’histoire naturelle de Rotterdam, repère des fossiles saisissants le tout dernier jour d’une campagne de terrain. Un crâne partiel, une mâchoire inférieure, et surtout des dents qui n’ont rien de commun.

Certaines de ces dents dépassent 36 centimètres de longueur pour 12 centimètres de diamètre. Associées à un crâne d’environ 3 mètres, elles trahissent un animal hors norme. L’équipe qui décrit la découverte dans la revue Nature en 2010 estime la longueur totale de la bête entre 13,5 et 17,5 mètres.

Le baptême de l’animal ne se fait pas sans accroc. Le genre est d’abord publié sous le nom de Leviathan en juillet 2010, avant d’être corrigé en Livyatan dès le mois d’août. La raison est purement administrative : Leviathan désignait déjà un mastodonte fossile, le proboscidien Mammut. L’espèce garde en revanche son nom complet, Livyatan melvillei, en clin d’œil à l’auteur de Moby Dick.

Contrairement aux cachalots actuels, dépourvus de dents sur la mâchoire supérieure et adeptes des calmars des profondeurs, Livyatan possédait des dents fonctionnelles sur les deux mâchoires. Un détail qui change tout : cet animal n’aspirait pas ses proies, il les découpait. Les fossiles préparés à Lima appartiennent aujourd’hui à la collection du Musée d’histoire naturelle de l’Université nationale San Marcos, où ils continuent d’alimenter les travaux des paléontologues.

Pisco-Ica, le gisement qui réécrit l’histoire des océans

La formation Pisco n’a pas livré Livyatan melvillei par hasard. Ce désert aride du sud du Pérou est aujourd’hui considéré comme un véritable Fossil-Lagerstätte, un terme employé par les géologues pour désigner un site d’une richesse et d’une qualité de conservation exceptionnelles.

Une étude publiée dans la revue PLOS ONE le 15 juillet 2021 donne la mesure du phénomène : 890 fossiles de vertébrés marins ont été recensés sur seize localités différentes de la formation. Baleines, dauphins, phoques, requins et reptiles marins s’y côtoient, figés dans des sédiments qui remontent à plusieurs millions d’années.

Le site précis où Livyatan melvillei a été trouvé, Cerro Colorado, a d’ailleurs été cartographié dans le détail par une étude parue dans le Journal of Maps en 2015. Il constitue désormais la localité type de l’espèce, la référence géologique à laquelle tout nouveau spécimen devra être comparé.

La datation elle-même a évolué avec les progrès de la recherche. Les premiers fossiles péruviens avaient été attribués à une période comprise entre 13 et 12 millions d’années, le Serravallien. Des analyses plus récentes ont révisé cette fourchette à 9,9-8,9 millions d’années, plaçant Livyatan dans le Tortonien. Preuve que la science avance par ajustements successifs, et non par certitudes figées.

Pisco-Ica continue de surprendre les chercheurs. L’Institut géologique, minier et métallurgique du Pérou a ainsi présenté à Lima, fin novembre 2024, le squelette presque complet d’un jeune gavial du genre Piscogavialis, long d’environ 3 mètres et découvert fin 2023 dans le désert d’Ocucaje, à quelque 350 kilomètres au sud de Lima. Ce reptile, daté lui aussi de 10 à 12 millions d’années, confirme que le gisement n’a pas livré tous ses secrets.

Deux titans, une même mer : Livyatan face au mégalodon

Imaginer ces eaux péruviennes il y a une douzaine de millions d’années donne le vertige. Livyatan melvillei n’y nageait pas seul au sommet de la chaîne alimentaire. Le mégalodon, ce requin géant devenu une figure quasi légendaire, fréquentait les mêmes océans à la même époque.

Les deux prédateurs présentaient des tailles comparables, chacun dépassant largement la dizaine de mètres. Mais leurs stratégies de chasse différaient profondément. Le mégalodon misait sur une morsure dévastatrice et des dents en lame de rasoir, tandis que Livyatan combinait des dents massives et un sonar biologique hérité de ses ancêtres cétacés, capable de localiser ses proies dans des eaux troubles.

Rien n’indique que ces deux géants se soient réellement affrontés. Les paléontologues envisagent plutôt une forme de compétition indirecte, chacun exploitant les mêmes ressources, baleines de taille moyenne et autres grands vertébrés marins, sans forcément croiser le fer, ou plutôt la mâchoire, directement.

Cette coexistence illustre surtout un fait marquant de l’histoire des océans : certaines périodes ont vu émerger plusieurs lignées de superprédateurs en parallèle, chacune atteignant des tailles records avant de s’éteindre. Comprendre pourquoi ces géants ont disparu reste l’un des grands chantiers de la paléontologie marine actuelle.

De ce face-à-face entre Livyatan et mégalodon, il ne reste que des dents fossilisées dans le sable péruvien. Mais chaque nouvelle fouille à Pisco-Ica rappelle que ces océans anciens abritaient des créatures dont l’ampleur dépasse largement l’imagination des récits de monstres marins. La science, elle, continue patiemment d’en reconstituer les contours, fossile après fossile.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il écrit des articles scientifiques depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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