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Au théâtre Redwood, situé à l’est du centre-ville torontois, il est midi. C’est l’heure de la répétition. La troupe de cabaret Triangle d’Or se prépare pour la représentation de ce soir de sa revue Voulez-vous?. Dix-huit danseuses, aux ethnicités et aux mensurations variées, synchronisent leurs pas au son de Ma Benz, repris par le duo français Brigitte. La chorégraphie est guidée par les jeux d’ombres et de lumières. Cet éclairage particulier souligne une esthétique sombre et sensuelle propre à la troupe.
La troupe de cabaret a été créée à Toronto au printemps 2024 par la Parisienne Meydge Anguiley. Elle veut apporter une touche parisienne authentique à la Ville Reine tout en étant investie d’une mission : ouvrir la scène à ces corps qu’on ne voit pas ailleurs.

Medyge Anguiley a créé le cabaret Triangle d’Or pour permettre à plus de personnes de participer dans ce genre de spectacle.
Photo : Radio-Canada / Christopher Langenzarde
À Paris, les filles se ressemblent toutes. Elles sont toutes minces et très grandes. Il n’y a pas une seule différence, raconte-t-elle. J’ai toujours voulu danser dans un cabaret parisien et notamment le Crazy Horse, mais je ne rentre pas dans les critères physiques, de par ma tête et ma posture. Je me suis dit que je devais danser dans mon propre cabaret et que j’allais ouvrir les portes à toutes ces filles ou ces hommes qui sont comme moi, qui ne rentrent pas dans les normes.
Le spectacle, d’une durée d’environ 90 minutes, enchaîne 20 tableaux. Chacun a sa propre histoire. La sélection musicale mêle Édith Piaf, Serge Gainsbourg et Brigitte Bardot à des morceaux anglophones contemporains. Interrogée sur ce qui distingue le cabaret parisien du cabaret classique, Meydge Anguiley évoque ce fameux je-ne-sais-quoi.
C’est vraiment une expérience immersive et très complète. C’est très classe. C’est très beau. Quand les danseuses dansent sur scène, la manière dont elles bougent leur corps, la synchronicité, c’est juste magnifique. Il y a aussi le jeu de lumière sur leur corps, le jeu du théâtre. Dans un cabaret parisien, on a l’impression que le monde extérieur n’existe pas, précise la fondatrice.
L’origine du burlesque
Bien que le Triangle d’Or Cabaret veuille apporter un vent de fraîcheur à Toronto, il réveille aussi l’écho des spectacles de variétés profondément ancrées dans l’histoire canadienne et ontarienne. Selon Pierre Lavoie, historien et professeur à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR), le burlesque nord-américain a pris racine au pays dès la seconde moitié du XIXe siècle : C’étaient des spectacles théâtraux de variétés populaires dans lesquels il y avaient différents numéros, notamment axés sur la comédie corporelle, détaille l’historien.

La performeuse Loretta Jean, docteure en arts de la scène et spécialiste de l’histoire du burlesque à l’Université de Toronto.
Photo : Radio-Canada
L’engouement pour le burlesque au Canada anglais a été catalysé par l’arrivée en 1869 de Lydia Thompson et de sa troupe, les British Blondes. Par la suite, plusieurs lieux emblématiques à Toronto, comme le El Mocambo, l'Exposition nationale canadienne (CNE) et les théâtres Elgin & Winter Garden, présentaient régulièrement des représentations burlesques. D'autres lieux, aujourd’hui disparus, étaient aussi de véritables carrefours pour ces spectacles, comme le théâtre Casino, qui était situé à proximité de l’actuel place Nathan-Phillips, le théâtre Empire, implanté dans le quartier d’affaires, le théâtre Standard, à l’angle de l’avenue Spadina et de la rue Dundas ou encore le théâtre Lux, dans le quartier Harbord Village.
La performeuse Loretta Jean, docteure en arts de la scène et spécialiste de l’histoire du burlesque à l’Université de Toronto, rappelle qu’à l’époque où Toronto était surnommée The Good, des ordonnances municipales strictes interdisaient ces représentations le dimanche.
L’âge d’or francophone
L’histoire du burlesque américain est aussi liée à celle du Canada français. Montréal a notamment été une étape majeure du circuit des tournées nord-américaines, façonnant le goût des habitants de la ville et inspirant certaines personnalités. À l’instar du Franco-Ontarien Arthur Petrie qui, maîtrisant parfaitement les deux langues, mettait son talent à la transposition en français de scripts et autres sketches comiques du vaudeville américain qu’il achetait à New York afin de les adapter à la réalité québécoise.

L’historien québécois Pierre Lavoie, professeur à l’Université du Québec à Trois-Rivières.
Photo : Radio-Canada / Hamza Abouelouafaa
Avec son épouse, la comédienne Juliette Petrie, Arthur va fédérer beaucoup d’artistes autour d’eux. Ils vont faire des circuits de tournée et profiter de la présence de salles au Québec et dans l’Ontario francophone pour traduire des canevas de théâtre burlesque anglophones, précise Pierre Lavoie.
Après Arthur Petrie, ce fut Olivier Guimond père, grande vedette dans les années 1920, qui fit de nombreuses tournées dans les réseaux de théâtre burlesque anglophone, jusqu’à Détroit. À la liste des vedettes de cette époque s’ajoutent Manda Parent, Rose Ouellette, dite la Poune, ainsi que Juliette Béliveau et Juliette Huot, un duo comique burlesque très populaire.
Il a fallu attendre les années 1930 pour voir l’arrivée de Jean Grimladi, qui prend le relais et amène tous ces artistes-là sur la route et dynamise les spectacles. Grimaldi transforme les numéros typiquement burlesques et les rend un petit peu plus grivois, avec un plus grand déploiement, plus axé sur la musique aussi, raconte Pierre Lavoie.

Pionnière du théâtre burlesque et de la comédie au Québec, Rose Ouellette (1903-1996), mieux connue sous le nom de la Poune, est la première femme en Amérique du Nord à avoir dirigé deux théâtres. (Photo d’archives)
Photo : Radio-Canada / Radio-Canada/Guy Dubois
Pour lui, cette forme d’art était essentielle pour les populations ouvrières francophones. Ce théâtre-là n’essaie pas de se mettre au-dessus de la mêlée. Il essaie de s’adresser directement à son public. On peut se permettre de rire fort. On peut chanter avec les gens qui sont sur la scène. Le quatrième mur tombe souvent et donc il y a quelque chose de plus participatif, de plus vivant, explique l’historien.
Le fait d’avoir accès aux spectacles dans leur langue plutôt que de se faire imposer les formes théâtrales anglophones par le clergé aurait aussi permis à la classe populaire de s’y identifier.
Du divertissement grand public aux sphères niches
Historiquement, le burlesque et le cabaret de la première moitié du XXe siècle étaient régis par des normes de beauté euro centrées très strictes. Aujourd’hui, le vent a tourné, selon Loretta Jean. Le monde du burlesque et du cabaret est de plus en plus inclusif. Beaucoup de nouveaux artistes issus de la diversité émergent et axent leurs spectacles autour de leurs identités, remarque-t-elle.

Triangle d’Or Cabaret tente de s’ancrer dans une modernité et une diversité résolument torontoise.
Photo : Radio-Canada
Elle cite en exemple la troupe Les Femmes Fatales, composée exclusivement de femmes de couleur, ou encore le Festival burlesque de Toronto, qui impose un seuil minimum absolu d’au moins 40 % d’artistes autochtones, noirs ou de couleurs.
Cette importance accordée à la diversité dans le burlesque au Canada, l’historien Pierre Lavoie l’observe aussi. Je le vois un petit peu comme une variation de cette fragmentation culturelle où les gens vont souvent s’identifier à une communauté cible en particulier, puis adopter certains codes, faire communauté autour d’une pratique culturelle nichée comme ça, explique-t-il, en ajoutant que le burlesque est souvent lié aux milieux urbains et à la culture drag.
La danseuse Cassandra Sirois, qui sera sur scène ce soir, émet une hypothèse. Je pense qu’en nous regardant, on reflète quelque chose à l’intérieur du public. […] Pour les femmes, ça les libère un peu. Elles s’identifient aux différentes danseuses qui ont chacune leur personnalité. Ça libère un peu ce sentiment d’excitation, pense-t-elle. La troupe du Triangle d’Or voit grand et espère bientôt amener ce cabaret parisien en tournée à travers le pays.
Preuve que le public semble au rendez-vous : le spectacle du Triangle d’Or sera présenté ce soir à guichet fermé.


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