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Une tribune d'Alketa Selimaj, citoyenne belge d'origine albanaise
Depuis plusieurs jours, les images des manifestations en Albanie font le tour de l'Europe. On y voit des étudiants, des jeunes, des citoyens en colère. Certains médias établissent un parallèle avec les mouvements étudiants qui traversent la France ou la Belgique.
Il ne s'agit évidemment pas de comparer les souffrances, encore moins de les hiérarchiser. Personne ne nie les difficultés que peuvent rencontrer les étudiants belges ou français. Mais il faut comprendre ce que signifie être jeune aujourd'hui en Albanie, ce que signifie grandir dans un pays que l'on aime tout en sachant que, pour espérer y construire une vie digne, il faudra probablement le quitter.
13 années de pouvoir et de scandales d'Edi Rama
En Albanie, la colère ne date pas d'hier. Elle est le résultat de treize années de pouvoir d'Edi Rama, de promesses, de scandales et d'un sentiment d'abandon qui touche désormais plusieurs générations.
Pour comprendre cette colère, il faut aussi regarder comment vivent les Albanais. Le salaire minimum tourne autour de 400 euros nets par mois, alors que les loyers à Tirana ont considérablement augmenté. Pour de nombreux jeunes diplômés, trouver un emploi ne signifie donc pas nécessairement pouvoir vivre de manière indépendante.
Heurts en Albanie lors d'une nouvelle manifestation contre la corruptionLes hôpitaux publics souffrent encore de sous-financement et de pénuries de personnel. Et quand on parle d'inégalités d'accès aux soins, il ne faut pas les comprendre uniquement à travers le prisme de nos réalités belges. Des études ont documenté des situations dans lesquelles des patients versent de l'argent directement au personnel soignant pour obtenir ou faciliter leur prise en charge. À cela s'ajoutent les médicaments et les consultations que les familles doivent souvent payer de leur poche, parfois au prix de sacrifices considérables. Pendant ce temps, des médecins et des infirmiers continuent de quitter le pays pour chercher ailleurs de meilleures conditions de travail.
Emifration : entre 2011 et de 2023, l'Albanie a perdu près de 420 000 habitants, soit près de 15 % de sa population en seulement douze ans.
Puis il y a l'émigration, cette blessure silencieuse qui traverse presque toutes les familles albanaises. Entre les recensements de 2011 et de 2023, l'Albanie a perdu près de 420 000 habitants, soit près de 15 % de sa population en seulement douze ans. Dans un pays qui ne comptait plus qu'environ 2,4 millions d'habitants en 2023, c'est un véritable bouleversement. Derrière ces chiffres, il y a des parents qui voient leurs enfants partir, des grands-parents qui vivent loin de leurs petits-enfants, des villages qui se vident et des jeunes qui apprennent une langue étrangère avant même d'avoir terminé leurs études parce qu'ils savent déjà où se trouve leur avenir.
Un projet immobilier controversé avec Jared Kushner, gendre de Trump
Cette mobilisation n'a pourtant pas commencé par la violence. Depuis le mois de mai, des citoyens manifestent pacifiquement contre plusieurs projets immobiliers et touristiques controversés, notamment dans la région de Zvërnec et de la lagune de Narta. Parmi eux figure un projet de complexe hôtelier de luxe associé à Jared Kushner, gendre de Donald Trump. Mais la contestation a rapidement dépassé la seule question de ces projets. Les manifestants ont commencé à dénoncer plus largement le manque de transparence et d'écoute du gouvernement jusqu'à réclamer la démission du Premier ministre Edi Rama.
Les manifestations se sont poursuivies, la frustration a grandi et les étudiants ont fini par rejoindre le mouvement. Les violences qui ont suivi ne peuvent évidemment pas être justifiées. Mais elles ne doivent pas servir à effacer les mois de protestations pacifiques qui les ont précédées.
Le gouvernement d'Edi Rama a trouvé 4 millions d'euros d'argent public pour soutenir l'organisation à Tirana d'un concert de Kanye West, cet artiste connus pour ses propos antisémites et ses références au nazisme.
Pendant que des citoyens manifestaient et que des familles peinaient à boucler leurs fins de mois, le gouvernement d'Edi Rama trouvait 4 millions d'euros d'argent public pour soutenir l'organisation d'un concert de Kanye West à Tirana. Quatre millions d'euros pour accueillir un artiste devenu indésirable sur de nombreuses scènes européennes en raison de ses propos antisémites et de ses références au nazisme. Edi Rama a justifié cette décision par les retombées économiques et touristiques attendues. Mais comment expliquer à une population qui peine à vivre dignement que l'on trouve des millions pour un concert, alors que ses revendications les plus élémentaires restent sans réponse ?
Dénigrements et accusations à l'égard des manifestants
La manière dont Edi Rama parle aujourd'hui des manifestants mérite également qu'on s'y attarde. Il a affirmé que les manifestants violents sont exploités par le mouvement Antifa et des services de renseignement étrangers, évoquant notamment la Russie et l'Iran. En accusant les Antifa d'être derrière les manifestations, il reprend un discours devenu familier chez certains dirigeants européens, comme s'il cherchait à se ranger pleinement à leurs côtés.
Albanie : face aux violences, le Premier ministre veut durcir la gestion des manifestationsEn Albanie, pourtant, cette accusation résonne d'une manière bien particulière. Edi Rama dirige le Parti socialiste albanais, héritier de l'ancien Parti du travail qui a gouverné le pays pendant la dictature communiste. Les Albanais savent ce que signifie le communisme et ils en connaissent le prix. Cette histoire est encore présente dans la mémoire de milliers de familles, après des décennies de répression, de persécutions, de pauvreté et de privation des libertés.
Des étiquettes idéologiques pour parler de citoyens en colère
Voir le dirigeant d'un parti issu de cet héritage invoquer le mouvement Antifa pour expliquer les violences de certains manifestants a donc quelque chose de profondément paradoxal. Sans confondre l'Albanie d'aujourd'hui avec celle d'hier, cette histoire devrait au moins inviter à davantage de prudence lorsqu'on utilise des étiquettes idéologiques pour parler de citoyens en colère.
Et puisque nous parlons de gauche, rappelons une chose simple. Elle n'a pas le monopole du cœur, elle n'a pas non plus le monopole de la solidarité, de la justice ou de la défense des plus faibles. Ces valeurs ne se mesurent pas à une étiquette politique, mais à la manière dont on traite les citoyens, particulièrement lorsqu'ils osent vous contredire.
Regardez derrière les discours officiels du processus d'adhésion à l'UE
L'Albanie a changé depuis 2013. Des infrastructures ont été construites, le tourisme s'est développé et le processus d'adhésion à l'Union européenne a progressé. Il serait malhonnête de le nier. Mais un pays ne se résume pas à ses façades rénovées et à ses hôtels de luxe. La véritable réussite d'un gouvernement se mesure aussi à ce que vivent les citoyens une fois les caméras éteintes.
Aux médias belges, je voudrais simplement demander de ne pas regarder l'Albanie avec les seules lunettes de l'actualité européenne. Et puisque nous sommes à Bruxelles, au cœur des institutions européennes, j'aimerais aussi que ceux qui accompagnent le processus d'adhésion de l'Albanie ouvrent les yeux sur ce qui se passe au-delà des discours officiels.
Ce ne sont pas les étudiants qui éloignent l'Albanie de l'Europe. Ce sont la corruption, l'opacité des décisions et cette arrogance du pouvoir...
Edi Rama ose aujourd'hui expliquer que les manifestations risquent de compromettre l'adhésion de l'Albanie à l'Union européenne. Mais ce ne sont pas les étudiants qui éloignent l'Albanie de l'Europe. Ce sont la corruption, l'opacité des décisions et cette arrogance du pouvoir qui consiste à considérer toute critique comme une menace.
On peut condamner les violences sans condamner tout un mouvement. On peut soutenir l'adhésion de l'Albanie à l'Union européenne sans soutenir aveuglément son gouvernement. Si les jeunes Albanais descendent dans la rue, ce n'est pas parce qu'ils rejettent l'Europe mais parce qu'ils veulent aussi pouvoir vivre selon les valeurs qu'elle défend. Et c'est à cet avenir qu'ils refusent de renoncer.
Après treize années au pouvoir, Edi Rama devrait peut-être comprendre qu'aimer son pays ne signifie pas aimer son gouvernement. Parfois, c'est même tout le contraire.
Les textes qui paraissent dans la rubrique Débats sont des contributions externes, qui n'engagent pas la rédaction


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