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Narva, en Estonie, le futur point de départ d'une guerre entre la Russie et l'Europe?

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À Narva (Estonie).

Le soleil brille à Tallinn, la capitale de l'Estonie, quand nous partons vers l'est pour rejoindre Narva, la troisième ville du pays. La route, bordée de champs tout blancs et de conifères enneigés, coupe à travers l'intérieur du pays. L'autoroute E20 reliant les deux villes, moderne, tranquille, praticable (il est tombé une dizaine de centimètres de neige la veille), résume l'étonnante transformation (souvent sous-estimée en France) de l'Europe centrale et de l'Est depuis trois décennies.

Après 200 kilomètres parcourus, nous entrons dans les faubourgs de Narva, ville d'environ 52.500 habitants, située à l'extrême nord-est de l'Estonie. C'est un assortiment de bâtiments reconstruits dans le style baroque (Narva était surnommée «la perle baroque de la mer Baltique» avant la Seconde Guerre mondiale), soviétique et moderne estonien. Contrairement à Tallinn, où presque toutes les enseignes sont écrites en estonien, ici, tout est en estonien et en russe. Narva est une ville étrange, une ligne de démarcation dans le conflit présent et futur entre la Russie et l'Europe.

Ce n'est pas une réalité nouvelle. Séparés par le fleuve Narva, qui prend sa source dans le lac Peïpous, marque la frontière entre l'Estonie et la Russie sur 75 kilomètres puis se jette dans le golfe de Finlande de la mer Baltique, deux mondes s'observent depuis le Moyen Âge. D'un côté, l'extrémité septentrionale de l'Europe catholique; de l'autre, le monde orthodoxe slavonique, la Russie.

Déjà, au XVe siècle, Narva était en conflit avec des villes de la Ligue hanséatique telles que Réval (l'ancien nom de Tallinn), qui craignaient la concurrence de la capitale du comté de Viru-Est dans le commerce avec les villes russes de Novgorod et de Pskov. Narva avait déjà un statut unique: ville marchande, commerçante, escale dans la route de la Hanse vers la Russie, elle n'avait jamais intégré la Ligue hanséatique.

Plus petit pays en population des trois États baltes (1,37 millions d'habitants), l'Estonie a une très forte proportion de russophones (près de 28%, contre 38% en Lettonie et environ 5% en Lituanie), principalement à Tallinn et dans l'Est du pays, près de la frontière avec la Russie. L'Estonie est aussi le pays qui symbolise la modernisation de l'Europe de l'Est: fiscalité avantageuse, taux de croissance rapide, «hub» technologique, système éducatif performant.

La petite République estonienne fut la première nation au monde à introduire le vote électronique en 2005 et s'est inscrite comme une pionnière en matière de gouvernance numérique et de «numérisation» des services publics, ce qui lui a valu le surnom de «e-Estonie». Et elle fut aussi la cible, en 2007, de la première vague de cyberattaques d'envergure de l'histoire, conduisant à la création du Centre d'excellence pour la cyberdéfense en coopération (CCDCOE) de l'OTAN, basé à Tallinn depuis 2008. Si la guerre hybride menée par la Russie en arrive un jour à la phase cinétique, comme le prévoient nombre de services de renseignement européens, son épicentre pourrait bien être Narva.

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Narva, la ville frontière à l'accent russe

Ce jour-là, à la fin du mois de janvier, il fait froid à Narva. Le thermomètre affiche -10°C. La ville est sous la neige. Les rayons du soleil s'inclinent, les ombres s'allongent, les rues sont désertes. Sévèrement bombardée pendant la Seconde Guerre mondiale, rasée par l'Allemagne nazie, Narva a été entièrement reconstruite à l'époque soviétique.

Dans la rue, on entend uniquement parler russe. Avec 90 à 95% de la population dont c'est la première langue, Narva est une ville «russe» dans l'Union européenne (UE). Sur la place principale se dresse l'hôtel de ville. Il a été reconstruit dans le style d'origine, «baroque suédois», pendant les années 1960. Il est adjacent à un bâtiment moderne qui abrite la branche «Narva» de l'université de Tartu (deuxième ville d'Estonie, au sud-est), connue pour son excellence dans l'enseignement des langues, principalement le russe.

En continuant le long de petites rues bordées de khrouchtchevkas (des barres de béton de quatre à cinq étages construites dans les années 1960), on parvient à la «promenade», puis au pont de l'Amitié, qui enjambe le fleuve Narva séparant les rives estonienne et russe. Le pont, construit en 1960, a été fermé aux véhicules depuis février 2024. Des barrières de métal, des dents de dragon et des barbelés rasoirs ont été installés du côté estonien.

Près de l'entrée occidentale du pont de l'Amitié, qui relie l'Estonie et la Russie, à Narva (Estonie), en janvier 2026. L'accès aux véhicules est désormais impossible et le pont est uniquement piétonnier depuis février 2024. | Phénix

Près de l'entrée occidentale du pont de l'Amitié, qui relie l'Estonie et la Russie, à Narva (Estonie), en janvier 2026. L'accès aux véhicules est désormais impossible et le pont est uniquement piétonnier depuis février 2024. | Phénix

Un mince filet d'habitants frontaliers vont et viennent des deux côtés de la frontière avec des valises à roulettes ou de gros sacs à provisions. Pour passer, il faut entrer par une petite porte située sur la gauche, où un militaire estonien vous accueille et vous dirige vers les officiers d'immigration. Le long de la promenade enneigée, des pêcheurs sont installés (l'ombre commun est l'emblème de Narva). Des gardes frontaliers remontent un petit chemin de bois, bordé d'étangs gelés, qui longe le cours d'eau.

Du haut du château fort d'Hermann, fondé par les Danois au XIIIe siècle, racheté par l'ordre des chevaliers Teutoniques au XIVe siècle, on distingue, à une centaine de mètres, le drapeau russe flottant au-dessus de la forteresse d'Ivangorod, première ville de Russie située juste de l'autre côté du Narva.

 le château fort d'Hermann, à Narva (Estonie). | Phénix

Sur la rive estonienne du fleuve Narva: le château fort d'Hermann, à Narva (Estonie). | Phénix

Les autorités estoniennes préviennent les visiteurs que le FSB, le service de renseignement intérieur russe, cherchera à les recruter de ce côté-là. Les agents de la direction nationale de la sécurité ou KAPO (Kaitsepolitseiamet, le service de renseignement intérieur estonien) surveillent toutes les allées et venues.

Des senseurs et des caméras installés en haut du fort d'Ivangorod inspectent les abords de la rivière, des installations de guerre électronique, servant au brouillage des signaux GPS, espionnent à partir de la ville de Kinguissepp (oblast de Léningrad), située à une vingtaine de kilomètres du côté russe. Pour les services de renseignement, Narva est le laboratoire de la guerre hybride russe. C'est surtout l'épicentre de la «nouvelle guerre froide».

 la forteresse d'Ivangorod, dans la ville du même nom. | Phénix

Sur la rive russe du fleuve Narva: la forteresse d'Ivangorod, dans la ville du même nom. | Phénix

La «guerre d'après»: fiction ou réalité future?

«Narva, Estonie, le 27 mars 2028: aux premières heures de la matinée, des explosions réveillent les habitants.» C'est ainsi que commence le roman La Guerre d'après – La Russie face à l'Occident, paru en France en juin 2025 et écrit par le politiste et expert militaire allemand Carlo Masala. Ce dernier y imagine une attaque russe qui se limite, dans un premier temps, à Narva et à l'île estonienne d'Hiiumaa, à l'ouest du pays, dans la mer Baltique. Après des campagnes de désinformation visant à semer la discorde dans la ville de Narva, deux brigades, soutenues par des milices locales, pénètrent par le nord et par l'est (sûrement par le pont de l'Amitié).

Le pont de l'Amitié, qui enjambe le fleuve Narva et relie l'Estonie et la Russie, à Narva (Estonie), en janvier 2026. | Phénix

Le pont de l'Amitié, qui enjambe le fleuve Narva et relie l'Estonie et la Russie, à Narva (Estonie), en janvier 2026. | Phénix

Au terme d'un combat de quelques heures, le drapeau russe flotte au-dessus de l'hôtel de ville. C'est le «jour du retour», comme l'indique le hashtag qui envahit les réseaux sociaux russophones. Réunis en urgence avec leurs alliés de l'OTAN, les États-Unis hésitent à actionner l'article 5 du traité de l'Atlantique nord –qui prévoit une défense collective et une assistance mutuelle entre États membres en cas d'agression– pour reconquérir Narva. «Je ne suis pas prêt à risquer la “Troisième Guerre mondiale” pour Narva», déclare le président des États-Unis dans l'ouvrage de fiction de Carlo Masala.

Cette intrigue fictive, c'est le «scénario de Narva», l'idée qu'une attaque limitée sur un territoire proche ou frontalier, peuplé de «Russes de l'étranger» (35 à 40% des Narvéens et Narvéennes possèdent un passeport russe), suivie d'une offre de désescalade, couplée à la menace nucléaire, ne déclenchera pas de réponse de l'OTAN. À cela, deux précédents: la Crimée (attaque limitée, hybride puis cinétique, 90% des Criméens sont russophones), sans vraie réaction de l'Occident; puis l'invasion de l'Ukraine, avec une réaction majeure, malgré l'absence de conflit direct.

À la suite de cette hypothétique offensive initiale, les attaques, fausses promesses, escalades et désescalades peuvent continuer: blocage de la mer Baltique, invasion de la région de Latgale (est de la Lettonie), prise de contrôle du corridor de Suwałki (qui correspond à la frontière lituano-polonaise et relie l'exclave russe de Kaliningrad à l'ouest et la Biélorussie à l'est), percée jusque dans la capitale Tallinn et conquête de l'Estonie, puis de la Lettonie et de la Lituanie. La pression sur la Pologne devient alors insupportable. Après la chute de la Moldavie, la Roumanie est prise en étau. La Russie s'appuie sur ses États clients de Hongrie et de Serbie et, en l'espace de douze mois, l'empire de Russie et sa zone d'influence sont reconstitués.

Le «scénario de Narva» aura-t-il lieu?

Si l'invasion de Narva n'a pas eu lieu, c'est que la Russie est enlisée en Ukraine depuis maintenant plus de quatre ans. Dès la fin de la guerre en Ukraine, les services de renseignement ou les états-majors européens donnent trois ans (selon la Norvège) ou cinq ans (pour le Danemark ou côté Royaume-Uni) pour que l'armée russe se réarme, apprenne de ses erreurs et s'apprête à lancer une nouvelle offensive vers l'ouest.

Le président Emmanuel Macron, dans son adresse aux Français du 5 mars 2025, affirmait: «D'ici à 2030, [la Russie] prévoit encore d'accroître son armée, d'avoir 300.000 soldats supplémentaires, 3.000 chars et 300 avions de chasse de plus.» Pour ces deux derniers points, il s'agit respectivement de quinze fois et deux fois le parc militaire français. Depuis quelques années, tous spéculent sur l'éventualité d'un «scénario de Narva»: le magazine américain The Atlantic dans un article paru en janvier 2019, l'analyste géopolitique italien Gabriele Catania en mars 2024, de même que des groupes de réflexion tels que le britannique Chatham House en juin 2025 ou l'Institut Montaigne de ce côté-ci de la Manche en novembre 2025.

— Institut Montaigne (@i_montaigne) November 12, 2025

Dans un rapport intitulé «L'OTAN à l'épreuve de la menace russe: l'hypothèse balte», le laboratoire d'idées français étudie l'équation stratégique des pays baltes. D'abord, depuis quelque temps, les officiels russes commencent à remettre en question l'existence des pays baltes, ce qui pourrait être un signe annonciateur (l'essai écrit par Vladimir Poutine en juillet 2021 et niant la réalité ukrainienne fut le «déclencheur» de la guerre en Ukraine). Ensuite, il y a les vulnérabilités: population réduite, petites armées (total de 4.300 soldats pour les Estoniens, 44.000 soldats au total pour les trois pays baltes), la géographie et l'absence de profondeur stratégique.

Le rapport de l'Institut Montaigne étudie ensuite l'enchaînement des évènements:
• 1. Hybride: attentats sous faux drapeau, mouvements limités de troupes russes pour faire face à la menace «terroriste», campagnes de désinformation, attaques sous faux drapeau dans le corridor de Suwałki et cyberattaques massives pour désorienter l'adversaire.
• 2. Attaques cinétiques: la ville de Narva tombe aux mains des forces spéciales russes, suivie d'offensives sur Daugavpils (sud-est de la Lettonie), mais aussi le littoral de la mer Baltique, etc.
• 3. Le Kremlin recourt à la menace nucléaire, afin de dissuader l'OTAN d'exercer le recours à l'article 5 du traité de l'Atlantique nord.
• 4. Le point de bascule: corridor de Suwałki fermé, frappes de missiles sur les postes de commandement baltes, les Russes s'emparent d'îles de la mer Baltique, mais aussi de l'île du Spitzberg (archipel du Svalbard), qui appartient à la Norvège…

À ce stade, les hypothèses divergent entre arrêt des hostilités et gains russes (le «scénario de Narva»), poursuite de la guerre par une «coalition des volontaires» ou guerre généralisée en Europe.

Comment une guerre entre la Russie et l'Europe est-elle possible?

La guerre, inévitable ou non, dépendra de plusieurs facteurs.

  • 1. L'anticipation de la réponse des États-Unis.
  • 2. La vitesse du réarmement européen. Contrairement à ce que prétendent certains experts (dont le pessimisme a parfois certains relents de défaitisme), ce qui compte, ce n'est pas la «complétude» du réarmement, effort qui pourrait prendre de dix à vingt ans, c'est la volonté politique à l'œuvre et la dynamique de ce réarmement, manifeste ou non dans les décisions financières et industrielles qui le sous-tendent.
  • 3. La refonte de la diplomatie européenne. Pour pratiquer l'escalade face à la Russie, les instances européennes sont incompétentes. Il faut donc réaligner la diplomatie autour de la voix des États individuels unis comme une «coalition des volontaires».
  • 4. L'issue de la guerre en Ukraine. Il ne fait aucun doute que chaque année de conflit supplémentaire «offre» à l'Europe (au prix de la souffrance continue du peuple ukrainien) du temps pour rattraper son retard après trente années d'aveuglement et de faiblesse.
    De plus, un cessez-le-feu en Ukraine redonnerait une plateforme médiatique à ceux qui sont trop prompts à écarter la menace russe sous des prétextes fallacieux (l'économie russe, le traité, les garanties américaines, etc.; des arguments qui ne pèsent pas lourd face à la réalité de l'histoire) pour remettre en cause le caractère indispensable du réarmement. Si c'était le cas, la guerre ne serait plus une éventualité, elle deviendrait une certitude.
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