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Éditorial

Le Monde

L’annulation, à la suite de pressions, de la présence au Festival international de cinéma de Marseille du réalisateur israélien, pourtant farouche opposant à la politique menée par Benyamin Nétanyahou, illustre jusqu’à la caricature une dérive essentialiste.

Publié aujourd’hui à 11h30 Temps de Lecture 2 min.

Un être humain ne se réduit ni à sa nationalité, ni à ses origines, ni à son éventuelle religion, ni à la couleur de sa peau, et il ne saurait être assimilé à la politique du pays dont il est citoyen. Le fait d’avoir à rappeler ces évidences fondamentales souligne le degré de confusion de notre époque où, paresse intellectuelle et réseaux sociaux aidant, on peut coller des étiquettes, amalgamer, préjuger de connivences et clouer au pilori, y compris dans la plus grande incohérence. L’annulation, à la suite de pressions et d’intimidations, de la présence du réalisateur israélien Nadav Lapid au Festival international de cinéma de Marseille illustre jusqu’à la caricature cette inacceptable dérive essentialiste.

Pourquoi une douzaine de cinéastes ont-ils menacé de retirer leurs propres films de ce festival si Nadav Lapid faisait partie du jury ? Ils entendaient « agir contre une réalité coloniale et génocidaire », autrement dit dénoncer la politique du gouvernement israélien de Benyamin Nétanyahou. Or Nadav Lapid, 51 ans, exilé en France, est lui-même un farouche opposant à cette politique qu’il qualifie de « génocidaire ». Son dernier film, Oui, est une féroce critique de la dérive morale de la société israélienne, insensible au sort des Palestiniens.

La démarche des cinéastes en faveur du boycott de Nadav Lapid est non seulement peu courageuse – ils préfèrent rester anonymes pour la plupart – mais aussi absurde et contre-productive. Pourquoi interdire la présence d’une personne qui partage vos idées ? En quoi la cause palestinienne serait-elle servie par la censure d’une parole qui en est clairement sympathisante et le refus de débattre ? Que Miki Zohar, le ministre de la culture du gouvernement Nétanyahou, se soit félicité du boycott, pour y voir la preuve de l’antisémitisme de ses promoteurs, confirme l’inconséquence de leur position.

Nadav Lapid, à Beverly Hills (Californie), le 30 mars 2026. Nadav Lapid, à Beverly Hills (Californie), le 30 mars 2026.

Nadav Lapid lui-même, hostile à toute posture victimaire, refuse d’accuser ses adversaires d’antisémitisme. Mais que les choses soient claires : un cinéaste palestinien d’Israël n’aurait pas été boycotté pour un film dénonçant lui aussi la politique du pays ; pas plus qu’un cinéaste iranien opposé à la République islamique ou un cinéaste américain hostile à Donald Trump. Comme dans d’autres affaires de mise à l’écart d’intellectuels juifs israéliens ou non, on ne peut ignorer la dimension non seulement xénophobe mais antisémite de telles démarches d’exclusion.

Pareilles dérives tendent à détourner le débat d’une question réelle, celle des sanctions politiques et des formes d’action à mettre en œuvre pour s’opposer à la politique du gouvernement d’Israël contraire au droit international à Gaza et dans les territoires occupés, et dénoncer l’inaction des institutions européennes. Si l’usage du boycott peut se justifier s’agissant d’institutions ou d’entreprises prenant une part active à l’anéantissement de Gaza ou à la colonisation de la Cisjordanie, il ne saurait viser des artistes se tenant à distance du pouvoir en place, dont la liberté de créer et de s’exprimer doit être défendue.

Les personnalités du cinéma qui, dans une tribune publiée par Le Monde, qualifient le boycott de Nadav Lapid de « faillite » et d’« impasse » intellectuelles voient juste. Nadav Lapid est un dissident. Comme tel, sa parole mérite d’être écoutée, discutée, pas mise au ban. Le processus d’assignation identitaire qui a mené à son boycott prétend déduire ses opinions de son passeport, voire de ses origines. C’est un danger redoutable pour toute la société.

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