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Mort du dessinateur Hermann, pilier du Journal de Tintin, écorché vif de la BD

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DISPARITION - Le créateur des séries Bernard Prince, Comanche ou Jérémiah s’est éteint à l’âge de 88 ans après une carrière bien remplie d’une soixantaine d’années et 120 albums au compteur.

Il était débonnaire, souriant et toujours révolté comme jamais. C’est avec douleur et tristesse que l’on apprend la mort du grand dessinateur belge Hermann. Pilier de la bande dessinée européenne et grand prix de la ville d’Angoulême en 2016, il s’est éteint le 22 mars 2026, à l’âge de 88 ans. Figure du Journal de Tintin, durant une bonne soixantaine d’années, il y a notamment publié les séries Bernard Prince et Comanche, des sagas devenues mythiques, ainsi que plusieurs albums de la collection Signé, chez Dupuis.

Né en Belgique, en 1938, à Bévercé, petit village ardennais, Hermann Huppen était un graphiste enchaîné à sa table à dessin depuis 1966. Après un apprentissage en ébénisterie, le jeune Hermann avait travaillé dans un cabinet d’architecte, avant de se lancer dans la bande dessinée au milieu des années 1960. Un univers qu’il avait découvert par l’intermédiaire de son beau-frère Philippe Vandooren, romancier et futur rédacteur en chef du journal Spirou. En 1965, Hermann y avait publié ses premières planches de bande dessinée, un récit court de la collection des Belles histoires 
de l’oncle Paul.

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Dès l’année suivante, et avant de travailler sur Jugurtha, il entame une fructueuse collaboration avec un scénariste alors en pleine ascension : Michel Greg. « J’ai véritablement appris mon métier auprès de Greg », disait Hermann. Ensemble, ils créent deux séries majeures, qui sont publiées dans les pages du Journal de Tintin. Jusqu’en 1980, Hermann aura dessiné quatorze albums de la saga, avant de céder sa place à Dany et Aidans, avant de signer son retour pour un ultime épisode scénarisé par son fils Yves H. et sorti en 2010. Dans la foulée de Bernard Prince, Greg et Hermann auront également lancé Comanche, en 1969. Un western remarqué pour son réalisme et sa nervosité, qui a aussi pour particularité sa protagoniste féminine, dans un genre et un registre habituellement réservés aux héros masculins. Le dessinateur signera pas moins de dix albums de Comanche, avant que Michel Rouge ne prenne le relais. Ces deux séries 
proposent une approche plus réaliste et surtout plus adulte de la bande dessinée, à une époque où celle-ci est encore essentiellement destinée aux jeunes lecteurs. Elles n’hésitent pas à aborder frontalement la question de la violence. Hermann s’inscrit alors dans la lignée d’auteurs tels que William Vance, Franz ou Dany.

Repéré par Hergé

Misanthrope, rebelle par nature, écorché vif mais tellement généreux et blessé, cet auteur n’a cessé de faire évoluer son graphisme, aussi nerveux que virtuose. Cette virtuosité fut remarquée précocement par Hergé, même s’il n’osa pas le dire directement à l’intéressé. Comme il l’avait déclaré dans les colonnes du Figaro en 2017 alors qu’il venait d’être élu Grand Prix de la ville d’Angoulême : « C’est Michel Greg qui m’en avait parlé un jour. Hergé avait repéré une de mes planches de Comanche dans laquelle je représentais un camp indien, et en avait dit du bien. »

À l’époque, Hermann ne faisait pas partie des aficionados du créateur de Tintin. Néanmoins, il leur arrivait à tous deux de bavarder ensemble, vivant dans le même quartier de Bruxelles. « Avec Hergé, nous discutions devant la pâtisserie, s’amusait-il. Nous parlions de tout sauf de BD. Il partait ensuite avec sa baguette sous le bras. J’ai le souvenir d’un monsieur très poli. Un gentleman... Il était à la limite de la timidité, sans doute encore un peu secoué par tous les ennuis qu’on lui avait faits à la Libération. Il faut dire qu’ils ont été nombreux les soi-disant beaux esprits à lui voler dans les plumes, alors qu’il n’a rien fait de mal, sinon continuer de dessiner des histoires pour enfants dans les journaux. Je trouve ça honteux ! »

Ceux qui me démangent, ce sont les vrais méchants. Chez moi, c’est une obsession. [...] J’ai envie de cracher mon venin. C’est viscéral. 

Hermann

Hermann avait l’indignation à fleur de peau. Ancrée au cœur de son univers, on retrouvait souvent cette cruauté rampante qui sommeille en chacun de nous dans ses albums. « Pour moi, les petites laideurs de la vie émaillent parfaitement un récit. Je suis marqué par ça depuis l’enfance. Vous savez, je suis né à la campagne. Tout gosse, j’ai constaté les comportements mesquins de certaines personnes. J’ai souffert de ça. Je me souviens par exemple de mon petit voisin qui enfonçait des bouts de bâtons pointus dans les crapauds dès qu’il en voyait un. Cela le faisait rire, alors que moi j’étais écœuré par tant de barbarie. Sans oser le dire. Le pire était quand j’étais obligé de participer. »

Auteur prolixe mais un peu rude, Hermann aura toujours fait figure d’excentrique dans le milieu de la BD. Chacun admire jusqu’à la jalousie son style très « physique » et son ahurissante façon de saisir l’être humain en mouvement. L’artiste savait mieux que quiconque capturer ces petits moments de calme avant la tempête. L’un de ses derniers albums Duke n’aura pas fait exception à cette règle intime. Dans ce western à la Sergio Leone, revu et corrigé par Sam Peckinpah, ce grand admirateur d’Egon Schiele brode une intrigue noire et vengeresse aux ramifications multiples.
« C’est vrai, avait-il un jour confessé au Figaro, j’ai toujours eu envie de montrer l’humanité dans ce qu’elle a de plus mauvais. Bien sûr, parfois, on rencontre des gens magnifiques. Mais ceux qui me démangent, ce sont les vrais méchants. Chez moi, c’est une obsession. Je ne le fais pas exprès. J’ai envie de leur montrer ce qu’ils sont. J’ai envie de cracher mon venin. C’est viscéral. »

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Quant à l’inextinguible soif de dessiner d’Hermann, elle transparaît toujours dans son œuvre abondante, qui se monte à plus de 120 albums publiés. Lui-même avait émis une hypothèse concernant cette envie permanente «Je pense que c’est génétique. En fait, il n’y a qu’une seule explication : ma mère ! Cette femme avait une énergie inépuisable. J’ai coutume de dire que pour sauver ses enfants, elle aurait attaqué une locomotive avec une fourchette. Ce moteur intérieur, toute cette vigueur, cela vient d’elle. » Ce moteur vient de s’arrêter, mais l’œuvre est là, et pour longtemps! Merci, monsieur Hermann.

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