Confortablement installées dans le canapé du séjour de la famille Chaplin du Manoir de Ban, à Corsier-sur-Vevey, notre regard hésite entre la splendide vue sur le Léman et les Préalpes, qui s’offrent à nous, ou la statue de cire de Charlot, qui trône au milieu de la pièce.
Une création parmi d’autres qui porte le sceau du premier exploitant de Chaplin’s World, la société By Grévin SA. Celle-ci a été cédée ce printemps par la Compagnie des Alpes au groupe français Chargeurs Invest, racheté en 2015 par Michaël Fribourg, notre hôte en cette chaude journée de septembre. En échangeant avec l’homme d’affaires, occupé à nous montrer le premier violon de Charlie Chaplin, on en viendrait presque à oublier le pedigree de notre interlocuteur. Désigné il y a quelques années par l’ancien président Nicolas Sarkozy comme l’«un des meilleurs jeunes chefs d’entreprise de sa génération», celui-ci développe à l’international son groupe, qui vient d’être rebaptisé Belgrano.
La Suisse et son «art de vivre» occupent une place de choix dans la stratégie de celui qui se qualifie comme un acteur du «nouveau luxe», qu’il soit industriel, technologique ou financier. Il a acquis en début d’année l’Institut Beau-Cèdre, à Montreux, et possède également Alumo et Cilander, deux marques de textile appenzelloises, cœur de métier historique de Chargeurs Invest/Belgrano. Avant d’évoquer la vision de son patron, intéressons-nous au futur de Chaplin’s World, désormais propriété de Museum Studio, filiale de son groupe.
Est-ce risqué d’avoir repris un musée qui n’a atteint ses ambitions de fréquentation que lors de sa première année d’exploitation?
Non. Le musée a accueilli plus de 1,5 million de visiteurs. Un grand succès. Il s’agit d’une destination culturelle absolument extraordinaire et le taux de satisfaction des visiteurs est exceptionnel au niveau européen. En tant que leader mondial des expériences culturelles, nous amenons un savoir-faire distinct du précédent exploitant. Notre vision est très différente de leur modèle: tout en restant un lieu d’hommage à Chaplin, légende universelle du cinéma, ce lieu doit s’ouvrir à d’autres formats: nous y présenterons nos expositions immersives.
Ces événements rencontrent un succès croissant. Comment les présenter ici sans faire de Chaplin’s World un parc d’attractions? Une crainte soulevée par les cinéphiles avant la création du musée…
L’exigence culturelle n’est pas incompatible avec le bonheur du grand public! Museum Studio, notre entité dédiée au développement de loisirs culturels, est habituée à gérer ce type d’équations complexes. Nous venons de présenter à Hong Kong La Joconde immersive, en coproduction avec le Louvre [et le Grand Palais Immersif, dont Museum Studio est devenu actionnaire majoritaire en 2024, ndlr]. Elle s’accompagne d’une exposition de peintures de la Renaissance [qui contextualise la création du chef-d’œuvre de Léonard de Vinci, ndlr]. Voilà l’illustration du niveau d’excellence que nous sommes capables d’atteindre. La culture est devenue une nouvelle catégorie du luxe. Un luxe enrichi d’une dimension émotionnelle, mais aussi éducative et de convivialité en famille. C’est cette expérience combinée que nous apporterons à Chaplin’s World et que nous exporterons à l’international, puisque nous avons également acquis les droits exclusifs de réaliser des expositions liées à Chaplin.
Vous pourrez donc utiliser l’œuvre de Chaplin de manière plus extensive?
Absolument. Nous avons conclu un accord avec la famille, qui conserve bien sûr son droit moral.
Est-ce à dire que le visiteur du musée pourra bientôt se balader à Chaplin’s World en immersion dans des films de Chaplin, et non uniquement dans les décors?
Oui, nous allons y travailler avec la famille. Sant tout dévoiler, une expérience nommée «Play like Chaplin» permettra de se retrouver acteur d’un de ses films, en profitant des extraordinaires décors hollywoodiens recréés ici. Bien qu’ils suffisent déjà aujourd’hui à l’émerveillement des visiteurs de tous âges, cette expérience sera augmentée. Et nous la répliquerons à l’international, puisque nous visons le développement d’une propriété intellectuelle mondiale sur ces expériences muséales liées à l’artiste.
Où exporterez-vous de telles franchises de Chaplin’s World?
Nous nous concentrerons sur une ou deux destinations hors d’Europe ces prochaines années, mais je ne peux en dire davantage pour l’heure.
Puisque la fréquentation est le nerf de la guerre, comment faire revenir à Chaplin’s World ceux qui l’ont déjà visité?
L’enjeu est d’incarner les valeurs d’humanisme, de créativité, de sensibilité, d’ouverture au monde que Charlie Chaplin a exprimées dans ses films. Et de les faire vivre à travers d’autres supports artistiques, pour amener les nouvelles générations à découvrir son œuvre. Ce lieu a peut-être manqué de visibilité internationale et surtout d’intégration dans son écosystème régional. C’est pourquoi nous l’avons d’ores et déjà renommé Chaplin’s World Swiss Riviera, pour l’interconnecter avec tout le potentiel stratégique de la région.
Le château de Chillon, monument le plus visité de Suisse, se trouve à une dizaine de kilomètres. Comment convaincre les tour-opérateurs de s’arrêter à Chaplin’s World après cet incontournable?
L’interconnexion avec de telles attractions phares est évidemment décisive, mais nous sommes convaincus que c’est la qualité et l’innovation continue de l’offre qui rendront finalement la destination incontournable. Au-delà de nos ambitions stratégiques, cela passe aussi par des initiatives concrètes, par exemple, ces derniers mois, des aides exceptionnelles au carburant pour les autocaristes venus déposer des touristes chez nous. C’est un jeu gagnant-gagnant pour tout le monde, y compris pour les hôteliers et l’écosystème romand.
La Suisse est, après les Etats-Unis, la deuxième destination de vos investissements hors de France. Qu’est-ce qui explique cet intérêt?
Selon nous, la Suisse a des avantages comparatifs extraordinaires dans le «nouveau luxe», notre cœur de métier: dans les loisirs et la culture, le créatif, la technologie mais aussi le sur-mesure financier. Cette équation donne à la Suisse des atouts qui, à mon sens, deviennent encore plus significatifs aujourd’hui, parce qu’elle a échappé au phénomène de massification qu’a connu le luxe. Or, ce secteur renoue justement avec la rareté. Nous avons par exemple acquis la marque appenzelloise de tissu Alumo [spécialisée dans le tissage de coton fin pour chemises et basée à Herisau, ndlr], qui fournit les maisons de haute couture.
En quoi la Suisse se différencie-t-elle d’autres pays?
Son attractivité est liée à deux composantes: une culture du perfectionnisme et l’authenticité. Autrement dit: un art de vivre. Vous ne pouvez pas développer du luxe indépendamment d’un écosystème qui cultive un art de vivre. Tant que ce sera le cas, alors la Suisse pourra faire la différence. Cela suppose un équilibre entre humilité et rayonnement.
Vous possédez quatre manufactures en France, dont une en Picardie. Preuve que l’industrie a encore un avenir en France?
Oui, mais je crois que la Suisse a conservé un respect du savoir-faire industriel – qui se retrouve d’ailleurs dans la valorisation des filières de l’apprentissage – que la France a beaucoup moins cultivé ces vingt-cinq dernières années. Elle a subi durant cette période le choc international que l’horlogerie suisse avait essuyé dans les années 1970 avec l’arrivée du quartz. Pour la France et pour toute l’Europe, l’équivalent a été la fin des quotas internationaux chinois. L’Allemagne est d’ailleurs en train de subir ce traumatisme industriel qui n’est toujours pas purgé en France: dans l’Hexagone, après avoir pris conscience de la perte de la souveraineté industrielle (y compris sur des technologies peu avancées), la volonté de renouer avec ce savoir-faire n’est pas encore suivie d’effets. C’est un immense danger pour l’économie française.
Comment faites-vous dès lors pour être concurrentiel en produisant sur sol français?
Nous démontrons que produire en France et développer du savoir-faire et de la technologie fonctionne puisque, par exemple, notre site historique, la Lainière de Picardie, est l’un des plus grands sites exportateurs mondiaux de textiles. C’est grâce à l’innovation, au maintien et au développement des savoir-faire et à un petit détail: l’ambition commerciale internationale. C’est un enjeu important pour des pays qui ont des tailles relatives par rapport aux grands blocs. Il faut savoir faire désirer des produits ou des services internationalement, car le marché domestique ne suffit pas. La Suisse le fait dans certains domaines comme la pharma et l’horlogerie. La France a aussi besoin de le faire. Mais si vous ne valorisez pas assez l’excellence, le perfectionnisme industriel, alors vous êtes petit à petit grignoté par des acteurs étrangers. C’est ce qui arrive à l’automobile allemande, qui se fait damer le pion par des acteurs chinois dont l’excellence n’est plus tout à fait contestable. C’est regrettable, car la Suisse et la France ont en commun d’avoir un excellent antidote à l’intelligence artificielle: l’intelligence émotionnelle.
Comment parer à cette concurrence?
J’observe que la Suisse a des débats importants sur la compétitivité de son tissu industriel. Mais, avant la compétitivité, la clé c’est la formation: tant que l’on forme les meilleurs artisans, les meilleurs ingénieurs et qu’on leur confie des formations pratiques, alors on a de quoi faire rêver à l’international. Ce qui suppose d’avoir aussi, j’insiste, des commerçants internationaux.
Pourquoi est-ce si important?
Pensez que Museum Studio est derrière le musée Gandhi, derrière le National Air and Space Museum à Washington ou encore le Grand musée égyptien du Caire. Si nous réussissons l’exportation de contenus culturels, c’est parce que nous avons des talents créatifs, mais aussi des talents commerciaux qui ont l’appétit de l’international. Je m’inquiète de voir des nouvelles générations moins mobiles. Plus le monde leur est offert comme touriste, moins elles sont désireuses de faire rayonner les savoir-faire au-delà de leurs frontières.
Est-ce que l’inspecteur des finances que vous avez été à vos débuts est aussi préoccupé par le dérapage budgétaire?
La France a longtemps vécu avec la facilité des dévaluations ou des dépréciations compétitives. Avec le passage à l’euro, elle a perdu cet outil sans mener les réformes structurelles nécessaires ni tirer profit de l’exportation vers la Chine, comme l’Allemagne l’a fait. Elle a donc fait marcher la «planche à billets budgétaire», laissant enfler ses déficits et son appétit collectif pour la dépense publique. Elle paie aujourd’hui les conséquences mal anticipées du passage à l’euro. Il sera difficile de continuer à partager une monnaie unique entre de grands pays aux stratégies et cultures budgétaires très différentes. Les Français restent très attachés à leur modèle social, mais ils n’ont trouvé ni l’équation budgétaire ni l’équation monétaire pour le financer.
Certains rétorquent qu’il faut davantage taxer les hauts revenus et les fortunes, comme vous.
L’exercice de la solidarité fiscale est une vague internationale qui tient compte de la très grande polarisation des patrimoines. Mais le capital circule vite et plus la révolution technologique et l’intelligence artificielle se diffuseront, plus nous entrerons dans un néocapitalisme – qui prendra d’ailleurs peut-être des formes différentes aux Etats-Unis, en Europe et en Chine. Cela suppose de construire de nouveaux modèles fiscaux. L’imposition des grandes fortunes est une vague engagée qui ne s’interrompra pas, mais l’enjeu clé sera aussi la taxation des nouvelles bases économiques: les robots, la puissance de calcul utilisée par les entreprises ou encore la circulation des entreprises entre les fonds d’investissement. J’espère que le Forum économique mondial s’emparera de cette question, car les schémas de fiscalité classique explosent et les bases de taxation sont complètement révolutionnées. Ce mouvement fait naître un néocapitalisme qui pourrait aussi devenir «néoféodal».
Profil
1982 Naissance à Caen (France).
2009 Devient Inspecteur des Finances aux côtés de Christine Lagarde.
2015 Prend le contrôle de Chargeurs.
2026 Renomme Chargeurs en Belgrano, un groupe qui concentre ses activités dans la culture, l’éducation, le luxe et les technologies.
Questionnaire de Proust
Quelle période auriez-vous aimé vivre? Le XVIIe siècle hollandais. Parce que c’est le moment où les provinces unies sont allées conquérir l’Amérique mais aussi parce que nous avons apporté de nos collections, ici à Chaplin’s World, deux œuvres exceptionnelles de Pieter de Hooch qui sont des joyaux de l’art du siècle d’or hollandais.
Votre Chaplin préféré? «Les Lumières de la ville», avec une admiration pour le perfectionnisme de Chaplin, puisque la scène avec la marchande de fleurs a été tournée 342 fois.
L’aliment pour lequel vous vous relevez la nuit? Les filets de perche de la Pêcherie du Haut-Léman d’Irina Champier, à Clarens, dégustés en famille le vendredi soir.
Une personnalité qui vous inspire? Albert Einstein pour quatre raisons. Tout d’abord parce qu’en découvrant la relativité, il a découvert la vulnérabilité que ça pouvait représenter pour l’humanité. Deuxièmement parce qu’il s’est inquiété de l’hubris nucléaire, c’est un risque qui revient. Troisièmement parce qu’il a toujours gardé son humour en restant très sérieux. Et enfin parce que nous avons une salle dédiée à Einstein, qui était un ami de Chaplin, ici au Chaplin’s World.
Un métier qui vous attire? Compositeur. C’est très proche d’entrepreneur. Vous écrivez une partition que vous faites jouer à d’autres.


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